Philip Roth, juif pas comme il faut

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Le judaïsme n’est pas au cœur de l’œuvre de Philip Roth. Ce dernier a toujours refusé d’être considéré comme un écrivain juif. Dans la maison familiale, ses parents n’ont jamais parlé d’autres langues que l’anglais et n’ont jamais évoqué devant lui l’exode : Philip Roth n’avait aucune raison de se sentir spécialement juif. Pourtant critiques et lecteurs n’ont pas manqué, dès ses débuts dans la littérature, de le rappeler à ses origines. Les critiques ont commencé à pleuvoir avec Portnoy et son complexe. Les rabbins ont été les premiers à lui reprocher une conduite et des paroles qui auraient pu porter préjudice à sa communauté : les religions aiment rarement que des sexualités trop libérées s’affichent trop ostensiblement.

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Mais si la judaïté de l’auteur n’est pas une question centrale dans son œuvre, elle aparaît malgré tout en filigrane (dans Portnoy, sortir de la famille, c’est sortir de codes religieux) ou bien plus explicitement, notamment dans Opération Shylock et Le complot contre l’Amérique. Dans Opération Shylock, une autofiction, Philip Roth se rend en Israël où il a affaire à son double qui milite pour le diasporisme. Dans le second roman, une uchronie, l’auteur imagine l’accession de Lindbergh, décoré par Göring et l’auteur de propos antisémites, à la présidence des États-Unis. En dehors d’une alliance avec l’Allemagne nazie, un autre pan du programme présidentiel est l’assimilation des juifs.

Assimilation vs Intégration

Alors qu’en Europe, immigration et intégration vont souvent de pair, les États-Unis ont parfois recours à l’expression « assimilation ». Quelles sont les différences ? Dans Le complot contre l’Amérique, elles sont clairement dénoncées : l’assimilation consiste à gommer toute différence culturelle, à faire du frère du narrateur un vrai petit américain avec une méthode somme toute bien pétainiste : le mettre au contact de la terre, l’envoyer loin de sa famille cultiver le maïs. L’assimilation consiste donc à effacer toute caractéristique culturelle et non plus à jouer de la république comme dans un processus d’intégration.

Dans une interview qu’accorde Aharon Appelfeld à son ami Philip Roth dans Opération Shylock, cette assimilation est dénoncée comme une illusion :

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Les juifs assimilés s’étaient construits un système de valeurs humanistes à travers lesquelles ils contemplaient le monde. Ils étaient certains de ne plus être juifs et que ce qui s’appliquait aux «Juifs» ne s’appliquait pas à eux. Cette bizarre assurance en a fait des créatures aveugles, ou borgnes. Depuis toujours, j’aime les Juifs assimilés parce que c’est chez eux que le caractère juif, et peut-être aussi le destin juif sont le plus concentrés.

Le diasporisme

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Dans le jeu qui se noue entre Philip Roth et son double, le diasporisme est une position que l’auteur a préféré laisser assumer par son double, pour brouiller un peu plus les pistes et ne pas prendre Opération Shylock pour un essai. Voilà donc la définition qu’il nous offre du diasporisme :

C’est un juif pour lequel la seule manière d’être authentiquement juif est de vivre en diaspora, pour lequel la diaspora est la norme et le sionisme l’exception. Un diasporiste est un Juif qui pense que seuls les Juifs qui comptent sont les Juifs de la diaspora, que les seuls Juifs qui sont des Juifs sont les Juifs de la diaspora…

La suite du discours nous explique que les juifs d’Upper East Side seraient plus authentiquement juifs, parce qu’ils seraient les seuls vecteurs d’une culture juive à l’opposé des juifs d’Israël qui se fabriquent une Histoire et une langue jugées artificielles.

Enfin Philip Roth nous offre une belle image de ce qu’est devenu le conflit israëlo-palestinien : une pieuvre paranoïaque :

Le paranoïaque total que j’étais maintenant devenu était sûr, malgré sa panique et le peu de certitudes qu’il lui restait, qu’il était impossible d’empêcher le désastre de se dérouler jusqu’à son inéluctable terme ; le dégoût mutuel que chacun de nous éprouvait à l’égard de l’autre avait été transformé en véritable catastrophe par cette pieuvre paranoïaque, imbriqués l’un dans l’autre, nous formions désormais à nous deux.

photos : stephaniecomfort et °Doudou° /Flickr
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