« Combien ça coûte ? » : l’information low-cost

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L’accès des citoyens aux données publiques est encouragé par l’État depuis une trentaine d’années. Le dernier gouvernement, par la voix de son Premier Ministre, a fortement réaffirmé cette volonté politique1

Les enjeux économiques ne sont pas négligeables, bien que l’opendata crée davantage d’emploi dans la mise à disposition des données que dans leur traitement, un gain de productivité dans les services et administrations est néanmoins envisageable2 Mais auprès du grand public c’est dans le domaine de l’information que se joue la révolution de l’opendata.

La demande de transparence à l’égard de l’État est toujours plus pressante. Cet empressement a donné des ailes à l’administration pour produire des données sur lesquelles se sont jetés les journalistes avec plus ou moins de bonheur : Rue89 a utilisé une enquête du Figaro rendant public un poste de dépense des plus grandes villes de France : « publicité, publications, relations publiques » ou poste D623 bien vite rebaptisé pour plus de simplicité « dépenses de comm’ ». L’infographie mise en ligne3
avec le petit lien « Alertez vos élus sur les réseaux sociaux » (comprendre : dénoncez-les), les mairies incriminées ont rapidement réagi. Ce poste (D623) regroupe tellement de dépenses (annonces légales et annonces de recrutement, foires et expositions, événements sportifs et culturels, catalogues et imprimés, illuminations de Noël, contrats d’artistes… ) qu’il en devient trop général pour juger des dépenses de communication d’une ville. L’erreur des journalistes tient ici à la trop grande confiance accordée aux données d’un tableau Excel et à la méconnaissance du mode de fonctionnement d’un conseil municipal.

Ce seul résultat est décevant au vu du potentiel que recèlent toutes ces données. L’article n’est pas représentatif de l’ensemble des nombreuses infographies qui fleurissent sur la toile, mais témoigne néanmoins de la recrudescence d’enquêtes « Combien ça coûte ? » lancées avec pour seule matière une feuille de calcul. On n’a pas encore pris conscience à quel point la question « Combien ça coûte » est vide et souvent populiste quand les données brutes ne sont pas croisées, analysées, contextualisées.

Pire, une enquête « Combien ça coûte ? » peut être conduite à charge ou à décharge, à peu de frais. Si les chiffres peuvent avoir un semblant d’objectivité, leur utilisation est souvent partisane. Poser la question « Combien ça coûte ? », c’est dénoncer, systématiquement. Pour dénoncer l’aménagement du territoire et le déplacement d’un aéroport, on se lancera dans une enquête Jean-Pierre Pernaut. Fragiles, ces enquêtes se retournent au gré des informations recueillies. Que ceux, fatigués par la polémique de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, on peut les comprendre, passent la démonstration qui suit.

Où l’on découvrira « Combien ça coûte ? » la PAC : 573000 euros par an sur la seule commune de Notre-Dame-des-Landes. L’entreprise d’un des plus gros bénéficiaires appartenant aux « petits paysans » les plus virulents dans la lutte. Où l’on découvrira combien le sénateur Ronan Dantec a pioché dans la réserve sénatoriale EELV : 15000 des 25000 euros nécessaires au financement d’une étude hollandaise affirmant combien les services français de l’aviation civile travaillent mal : ils n’obtenaient pas des résultats conformes aux attentes du sénateur4  Où l’on découvrira « Combien ça coûte » pour qu’un « média citoyen » ait l’indignation sélective : 3000 euros de la réserve parlementaire du député écologiste François de Rugy pour Citizen Nantes5. Résultat atteint : un article sur trois violemment anti Notre-Dame-des-Landes.

Cette utilisation des données est toujours possible. Est-elle pour autant souhaitable ?

Jouer au Jean-Pierre Pernaut ne demande aucun talent. Mais il ne faut pas attendre de réponses aux questions de fond : « Quel modèle agricole désirons-nous ? » et « Quel est le rôle d’une réserve parlementaire ? Assurer sa réélection ? » , questions qui auraient eu davantage de sens dans les exemples précédents.

L’information « Combien ça coûte ? » envahit les médias, l’opendata a-t-elle été l’un des catalyseurs de cette information low-cost ? À moins que la psychologie n’explique en partie ce travers : notre esprit attache 2,5 fois plus d’importance à la perte qu’au gain6 Vous devrez donc dépenser 2,5 fois plus d’énergie que Jean-Pierre Pernaut pour avoir une chance de capter l’intérêt du public avec « Combien ça rapporte ? ».

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