« l’espèce humaine est désignée comme un coupable et une cible »

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Le parfum d’Adam – Jean-Christophe Rufin

 

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Dans ce roman policier, Jean-Christophe Rufin, l’ancien médecin et diplomate aujourd’hui à la retraite promène une jeune écologiste aux quatre coins du monde à la rencontre des mouvements écologistes les plus radicaux. Le roman se laisse lire, mais la partie la plus intéressante est consacrée aux sources utilisées pour l’écriture de l’intrigue. Petit aperçu de la philosophie de l’écologie radicale et de sa littérature en quelques extraits :

William Aiken « Une mortalité humaine massive serait une bonne chose »

Malthus n’est pas mort, lui qui voyait dans les disettes et les épidémies le mécanisme « naturel » qui régule la population et, en la réduisant, l’adapte aux « subsistances », c’est-à-dire aux ressources disponibles.

L’influence de cette pensée ne se limite pas au domaine humanitaire. Il imprègne aussi d’autres idéologies contemporaines et, au premier chef, certains courants écologistes. Les citations de ce livre sont toutes exactes, y compris les plus ahurissantes, comme celle de William Aiken : « Une mortalité humaine massive serait une bonne chose. Il est de notre devoir de la provoquer. C’est le devoir de notre espèce, vis-à-vis de notre milieu, d’éliminer 90% de nos effectifs » (Earth bound : Essays in Environmental Ethics).

Pour des lecteurs français, ce type de déclaration ne peut être le fait que d’extrémistes minoritaires et irresponsables. […] Du coup, on en oublie le visage que peut prendre l’écologie dans d’autres pays, aux États-Unis ou en Angleterre par exemple. Le terrorisme écologique est pourtant pris très au sérieux par les services de sécurité de ces États. Le FBI a été jusqu’à considérer que l’écoterrorisme constituait la deuxième menace aux États-Unis, derrière le fondamentalisme islamiste. Cette opinion est controversée. Certains y voient une manipulation et la discussion est ouverte. Il reste que l’existence d’une écologie violente est incontestable.

Elle s’ancre dans une réflexion théorique largement ignorée en France. […] Cette critique radicale de l’homme est un des autres aspects du renouvellement de la pensée malthusienne contemporaine. Pour l’écologie profonde : « L’homme ne se situe pas au sommet de la hiérarchie du vivant mais s’inscrit au contraire dans l’écosphère comme la partie s’insère dans le tout. » Les conséquences pratiques de cette approche rejoignent les préoccupations « humanitaires » concernant la population. Parmi les fameuses « Huit thèses sur l’écologie profonde » du philosophe norvégien Arne Naess figure celle-ci : « L’épanouissement des cultures et de la vie humaine est compatible avec une substantielle diminution de la population humaine. »

Ce glissement, de l’élaboration philosophique jusqu’à une sorte d’inculpation de l’humanité, est essentiel pour comprendre la genèse d’une violence écologiste

Nous n’avons perçu, en France, que l’écho lointain et adouci de ces postulats. Des penseurs « grand public », de Michel Serres à Albert Jacquard, popularisent des idées apparentées à ce courant de pensée. Mais, en leur prêtant leur voix rocailleuse et leur visage plein de bonté, ils rendent encore plus difficile de comprendre comment de tels concepts ont pu, ailleurs, engendrer une violence extrême et des actes terroristes.

Ce glissement, de l’élaboration philosophique jusqu’à une sorte d’inculpation de l’humanité, est essentiel pour comprendre la genèse d’une violence écologiste. L’action directe et radicale est en effet justifiée, dès lors qu’il s’agit de se dresser contre des crimes plus terribles encore : ceux dont l’espèce humaine se rend coupable contre les autres espèces, et même contre la Nature tout entière. Il est d’ailleurs courant, dans les différents sites Internet consacrés à ces sujets, de lire que l’écoterrorisme dont sont accusés certains militants radicaux n’est que la réponse au « véritable » terrorisme que commet quotidiennement et à grande échelle la civilisation industrielle et, plus généralement, le genre humain.

Même si l’on ne souscrit pas à ses idées, il est assez réjouissant pour un romancier de constater qu’une œuvre de fiction, [un roman de Edward Abbey] The Monkey Wrench Gang, est parvenue à exercer une influence aussi décisive sur la réalité. L’épopée assez branquignolesque d’une bande de saboteurs de chantiers qu’Abbey décrit dans une langue inimitable, a servi de bréviaire à toute une génération d’activistes qui ont suivi son programme quasiment à la lettre.

À partir du moment où l’espèce humaine est désignée comme un coupable et une cible, tout devient possible, et seule change l’échelle à laquelle se conçoit l’action.

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