Tous les articles par Gaëtan Jarnot

Johnny Hallyday est un pirate

Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Léo Lerré qui nous le suggère dans un entretien disponible dans les archives de l’INA.

   Les artistes secondaires, pour reprendre l’expression de Witold Gombrowicz, ceux pour qui le profit compte plus que l’œuvre, ceux qui sont payés mais payent peu de leur personne, ont provisoirement gagné la bataille de la communication. Ils ont réussi à nous faire croire que le pirate était le citoyen auquel on avait lavé le cerveau pour qu’il télécharge les tubes de Johnny Hallyday.
Revenons à la réalité : Léo Ferré dans un entretien daté de 1960 dénonce les vrais pirates : des artistes putassiers et commerciaux.

« le public se fait arraisonner comme un bateau »

   La démarche de Léo Ferré change la perspective : pourquoi continuer d’attaquer le public en délaissant l’auteur de notre champ de réflexion. En 1960, le pirate désigné était l’auteur de « chéri je t’aime, chéri je t’adore ». Une mélodie et un texte bons à arraisonner les esprits et faire marcher la planche à billets. Aujourd’hui les pirates qui continuent de profiter du temps libre de notre cerveau façon Le Lay  sont innombrables.
Des auteurs bien intentionnés tels que Mano solo ont beau jeu, pour défendre l’industrie du disque, de nous expliquer que les recettes effectuées sur le dos de Johnny sont redistribuées pour la production de jeunes artistes : il reste dans une logique comptable et économique. Mais si nous devons jouer aux comptables, commençons par dénombrer les assauts dont le public est victime. Les pirates nous arraisonnent quotidiennement : radios, tv, internet, ils occupent tous les terrains.
   Le téléchargement illégal ne nous préservera pas du naufrage, mais les flibustiers les plus malhonnêtes choisiront peut-être de voguer sur des eaux où le gain restera facile et rapide. C’est tout ce que nous pouvons souhaiter à nos cerveaux.
Photo : le dénommé Johnny, capitaine à la tête d’une flotte de pirates dont le trésor est enterré sur une île helvète.

Les 10 devoirs prescriptibles de l’écrivain

Des droits aux devoirs, du consommateur au producteur, de Pennac au coup de Jarnac

1. Le devoir de ne pas écrire
Si tous les fieffés cerveaux bourrés d’idées s’étaient mis au travail, ils nous auraient déjà spoliés de tous les romans à venir. La procrastination est donc une nécessité au regard de l’histoire littéraire. Tout le monde ne doit pas être Hugo.

2. Le devoir de sauter des pages.
L’écriture du récit ne doit pas être linéaire. Stendhal a déjà fait de Julien un assassin dès les premières pages du Rouge et le Noir, même si le meurtre n’a lieu que dans les dernières pages. Un roman se commence par la fin.

3. Le devoir de ne pas finir un livre.
Parier sur l’imaginaire du lecteur, sa faculté à exploiter ses névroses. Miracle des Pensées, les disciples de Pascal ont eu le bon goût de laisser l’œuvre incomplète. Soyez généreux, pensez à la jouissance de l’exégète devant vos brouillons après votre mort.

4. Le devoir de se relire.
« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée », la médiocrité quand même un peu aussi.

5. Le devoir d’écrire n’importe quoi.
Si le père Hugo ne s’était pas mis à faire tourner les tables à Guernesey pour convoquer Shakespeare et compagnie, pas certain qu’il se soit remis de la mort de sa fille.

6. Le devoir de flaubertiser (maladie textuellement transmissible).
Revendiquer sa place d’Idiot de la famille: tomber malade, arrêter ses études, se consacrer à l’écriture

7. Le devoir d’écrire n’importe où.
Le jeune Sollers commençait son premier roman en cachette, sur les bancs de l’école. Jean Genet écrivait en prison.

8. Le devoir de grappiller.
« Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants », pillons et grappillons pour faire oublier notre taille.

9. Le devoir d’écrire à haute voix.
Réservé à ceux qui n’auraient pas suffisamment flaubertisé, gueuloir recommandé .

10. Le devoir de se taire.
Qui a le plus de chances de passer à la postérité: le bavard Sollers ou le discret Kundera?

l’original [ici]

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Nos blogueurs maudits

Les pauvres artistes du XXe siècle non édités, non lus, non reconnus par leurs pairs vivaient dans la mystique des romantiques: un artiste inconnu pouvait encore être un Lautréamont à découvrir, un Baudelaire victime de la morale son époque ou un Rimbaud inaccessible au premier venu. Bref, l’artiste pouvait encore s’enorgueillir d’être inconnu, rejeté, ou mieux… incompris.

Un manuscrit n’existait que losrqu’il était sorti d’un tiroir puis publié… autant dire que les artistes inconnus, rejetés et incompris étaient nombreux.
Puis vint le web: le texte, la musique, l’image circulèrent. L’œuvre était disponible immédiatement pour les masses et l’élite.
Alors, plus d’artistes maudits?

Aujourd’hui seul le blog délaissé par Google peut encore prétendre à l’orgueil romantique de l’œuvre inconnue à découvrir. C’est le lien hypertexte qui fait sortir le manuscrit du tiroir, ce lien peut même devenir autotélique.

Âme romantique, poursuis ta quête sur la toile en prenant soin de ne pas suivre les conseils du plébéien Google.

 Tableau : Le pauvre poète (Der arme Poet) de Carl Spitzweg