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Quand Emmanuel Todd prédisait qu’on ne parlerait plus du FN après 2012

Emmanuel Todd, c’est le prophète de la chute de l’URSS, le démographe que la CIA  venait discrètement consulter à Paris, pour accéder aux oracles… mais la Pythie a ses ratés. D’abord en prévoyant la mort de l’euro en 2011 1, puis la mort du FN dans les urnes.


« Après les législatives, plus personne ne parlera du FN »

Au lendemain d’une percée de l’extrême-droite aux élections municipales, Emmanuel Todd a perdu un peu en crédibilité dans son rôle de prophète. À sa décharge, son analyse s’appuyait sur les catégories populaires revenues vers le PS pour les présidentielles, 22 mois plus tard elles semblent s’en être éloignées.

Son autre erreur a été de penser qu’après l’ère Sarkozy la droite reviendrait dans un cadre républicain. Hier un cadre de l’UMP déclarait ouvertement « nous avions raison de ne pas participer au front républicain ». L’hypocrite « ni-ni » ou « ni extrême-droite ni gauche au deuxième tour » ne fait plus partie des éléments de langage.

Ces mauvais paris n’enlèvent rien au talent de démographe d’Emmanuel Todd. L’indice de mortalité infantile lui avait laisser imaginer la chute du bloc soviétique. Il faut croire que la psychologie des français rende ses pronostics politiques plus incertains.

Autres articles en rapport avec Emmanuel Todd :

Emmanuel Todd « Les élites européennes : incompétence historique ou idéologique ? »
Le modèle allemand (inégalitaire) et la famille souche
La famille communautaire, à la scène et à l’essai

photo : Wikicommons

« Foules sentimentales »

Parfois sage, plus souvent irrationnelle, elle fait courir des rumeurs, construit ou détruit selon son humeur. Certains la craignent, d’autres l’admirent. Elle était le sujet de l’édition 2014 de ReputationWar : La Foule

Les croyances des « foules sentimentales »

La foule irrationnelle

 

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Dans son essai La démocratie des crédules, Gérald Bronner pointe le paradoxe d’une information toujours plus présente et accessible qui entraînerait pourtant la société dans les croyances les plus irrationnelles. La circulation de l’information, loin d’apporter la sagesse aux foules, accentuerait au contraire la défiance vis-à-vis de l’autorité des scientifiques, ces doutes allant parfois jusqu’à prendre la forme du conspirationnisme.

Les « croyants », plus motivés, parviennent à développer un tel mille-feuilles argumentatif qu’ils installent un oligopole cognitif (cf marché cognitif). Les conspirationnistes du 11 septembre ont ainsi développé un tel corpus argumentatif, que les experts peu intéressés par le sujet les ont laissé s’emparer de tout l’espace sur internet.

Si la désinformation et la peur du complot sont si présents c’est que le vraisemblable a remplacé la vrai et que l’irrationnel a pris le pas sur l’informationnel.

L’auteur propose aux médias de se doter d’un organisme d’auto-régulation afin d’éviter de faire mentir les données.

La foule omnisciente ?

Guillaume Brossard, fondateur d’HoaxBuster, traque et vérifie les rumeurs sur Internet. Il constate que les internautes ambitionnent de prendre la place de la justice, de la police, des experts… Sa constatation n’est pas éloignée de celle d’Andrew Keen et du « Culte de l’amateur » déjà dénoncé en 2007.

Les rumeurs qui ont du succès sont vraisemblables, elles viennent donner corps à un fond idéologique déjà présent. Le racisme ambiant a par exemple permis la circulation de la rumeur sur les départements recevant des subventions pour accueillir des populations du 9-3.

La foule sceptique

Une étude d’OpinionWay révèle que si les français n’ont pas confiance dans les politiques, les médias ne sont pas mieux placés : 52% estiment que « les médias classiques exposent les choses telles qu’elles se sont réellement passées ». Les médias en ligne ne recueillent pas davantage la confiance du public, puisque le pourcentage passe à  50%. Quant aux réseaux sociaux, ils ne recueillent la confiance que de 27% des sondés.

D’autres chiffres confortent une étude de Gérald Bronner (La pensée extrême) : pour 31% des plus diplômés, « il n’y a pas de fumée sans feu ». Le niveau d’étude ne prémunit donc pas contre les croyances aux rumeurs.

L’étude relève un dernier paradoxe : on vérifie en priorité l’information sur internet malgré la défiance que l’on entretient vis-à-vis du web. L’étude ne précise néanmoins pas quels sont les sites consultés.

La foule bienveillante

Éric Walter de l’Hadopi et Philippe Spanghero, dont le nom a été sali par le scandale de viande de cheval, sont parvenus à gagner le respect en humanisant le débat sur Twitter. Bien que P. Spanghero ait fait appel à des avocats pour rédiger ses premiers tweets, c’est essentiellement en jouant la transparence que ces deux personnalités sont parvenues regagner le respect.

Les émotions des « foules sentimentales »

 

Comment canaliser les foules ?

Henri Verdier a mis en place Etalab la plateforme destinée à la mise en valeur des données publiques Opendata.

Cette plateforme devait s’éloigner des mauvaises expériences rencontrées au détour des commentaires d’articles et de forums où insultes et incivilités prennent trop de place. Mais l’expérience positive des pages de discussion de Wikipedia offre un modèle reproductible : pas d’anonymat et co-construction des contenus avec un premier cercle d’utilisateurs (les administrateurs).

Comment s’adresser aux foules ?

Lorsque Vinci Autoroutes lance une campagne contre l’alcool au volant à destination des jeunes, c’est en prenant en compte le public peu sensible à la communication officielle. Guillaume Canet a réalisé avec Ivresse un film loin d’être moralisateur.


« IVRESSE » – un court métrage inédit de… par Roulons-Autrement

Surfer sur l’émotion

Julien Villeret de SFR décrypte la façon dont le patron de Free a su surfer sur l’émotion pour emporter l’adhésion du public.

L’exemple de Free est emblématique de l’entrée d’un nouveau concurrent low cost sur un marché. La grande distribution ou les compagnies aériennes ont déjà connu les mêmes arrivées fracassantes : un patron star parvient à lever une armée d’influenceurs qui vont participer, malgré eux, à une campagne de marketing. Le marketing d’influence est 16 fois plus efficace qu’une campagne classique, mais les influenceurs n’aiment pas être influencés. Pour lever une telle armée le patron star se fait porteur d’un combat (pour le pouvoir d’achat), il polarise les opinions. Dans chaque cas de figure, une fois la vague passée, la confiance est revenue pour tous les autres concurrents (confiance retrouvée après 3 ans dans le cas de SFR). 

Le storytelling

Denis Pingaud dénonce l’erreur fréquente de la communication politique : le passage d’une séquence à une autre sans vision d’ensemble, sans scénario complet.

 

L’activisme des « foules sentimentales »

Gagner la confiance

Pour Robert Phillips la communication doit se tenir dans l’action davantage que dans le discours, c’est l’unique façon de restaurer la confiance. Une autorité ne peut plus rencontrer la confiance du public seulement avec un message d’autorité. Cette confiance résulte d’un long travail, elle n’est pas le résultat du message d’une autorité  qui décrète . Les actions doivent donc non seulement être centrées sur la population mais surtout la population doit être intégrée aux actions. « We trust pears more than authorities ». Il s’agit en quelque sorte d’un dérivé de démocratie participative.

La solidarité coup de cœur

Paul Hilder est l’un des créateurs de Change.org site américain qui permet de mettre en ligne et de partager des pétitions.

Entre démocratie ou lobbyisme, le « heart power » revendiqué par son concepteur ressemble, avouons le, à une solidarité « coup de cœur ». Des défenses d’intérêts parfois corporatistes ne doivent pas être confondus avec une solidarité « de comportement » et d’intérêts collectifs.

Le financement participatif

Alexandre Boucherot créateur d’ulule permet de trouver des financements au-delà du simple cercle familial, en élargissant la participation aux réseaux sociaux et aux médias.

Ulule affiche un taux de succès supérieur à son homologue américain : 62%.

La cristallisation émotionnelle

Raphaël Sergeant rappelle les forces de la cristallisation émotionnelle : temporelle, exclusive, contagieuse, efficace et virale. Pour le meilleur et pour le pire.

Shalimar. Sa publicité a agacé mais les mauvais effets sont restés circonscrits au milieu cinéphile.

Barilla. L’arrière-petit fils du fondateur des célèbres pâtes a fait une sortie homophobe. Suite au bad buzz, la marque s’est rapidement dissociée du personnage.

Encore plus expéditif : Justine Sacco, auteure d’un tweet raciste avant de s’envoler pour l’Afrique du Sud a été licenciée avant même que son avion n’atterrisse. Son employeur ne voulait pas être entaché par le scandale.

Envie d’infos positives

Dans le plus du Nouvel Obs, les foules réinventent un modèle où les bonnes nouvelles sont privilégiées. Dans cette phase de coexistence presse /médias sociaux, ces derniers permettent d’affiner le temps de l’édition suivant les préférences des lecteurs. Le soir et le week-end voient ainsi davantage d’articles positifs publiés.

Autres billets sur le sujet :

Compte-rendu de la conférence ReputationWar
Internet : Quand La Foule Devient « Sentimentale » Pour Le Meilleur Ou Le Pire #Reputationwar
L’e-réputation en marche
ReputationWar 2014 : Ce qu’il faut en retenir sur le fond

Les vidéos

La conférence et les interviews

La politique à l’âge de la communication

Alain Finkielkraut invitait Marie de Gandt, maître de conférences, à gauche sur l’échiquier politique, ancienne plume de Nicolas Sarkozy et Michel Schneider, énarque et psychanalyste français à discuter de La politique à l’âge de la communication.

L’émission a apporté quelques réflexions intéressantes sans être révolutionnaires sur la conduite du pouvoir sous un régime médiatique.

Le goût du pouvoir ?

S’engage-t-on en politique par goût du pouvoir ou porté par l’intérêt général ?

La politique est encore considérée comme une activité où l’ego règne en maître, dans les faits la majesté du pouvoir n’existe plus : le président est librement tutoyé ou insulté. Il y a davantage de coups à prendre en politique que dans d’autres postes de pouvoir.

Qui détient le pouvoir ?

Dans le triangle politique-media-citoyen, le politique est-il vraiment au sommet ? Pour M. de G. la politique continue d’avoir une emprise sur le réel : le quinquennat de Sarkozy a changé la France, Hollande transforme le pays. Pour M.S  le pouvoir est aux mains des médias et des agences de notation.

« Autrefois les journalistes devenaient politiques, aujourd’hui les politiques deviennent journalistes ». Ce goût du pouvoir peut y être comblé plus facilement sans avoir à souffrir de ses désagréments. Cette attirance pour le pouvoir et la reconnaissance fabrique des citoyens râleurs sur les réseaux sociaux ou des journalistes comme Edwy Plenel. « S’ils ne sont pas satisfaits les citoyens râleurs devraient avoir le courage de se présenter devant le peuple. »

Ère de la mauvaise foi

Dans cette inflation de l’information où le discours politique est partout présent, les journalistes ne s’intéressent plus qu’au pathologique, à ce qui dépasse, aux lapsus.

L’événement devient purement médiatique et prend une signification en dehors de toute Histoire. Lorsqu’on oblige le politique à répondre à l’actualité dans l’urgence médiatique, la politique perd de vue le long terme et donc de sa substance. Pour Rocard, ce régime médiatique rend la politique impossible.

Cette société de la méfiance à priori encourage le doute. Le poujadisme ambiant fait qu’on doute d’abord de plus haut que soi et donc du politique.

L’intérêt général

Notre société ne rassemble plus, chaque intérêt particulier (ex des Bonnets rouges) se manifeste au détriment de l’intérêt général. Pour Machiavel, en politique il faut être aimé ou respecté. En désirant par dessus tout être aimé, le politique est finalement détesté. Il doit absolument accepter d’exercer pleinement le pouvoir, la population doit ensuite accepter l’exercice de ce pouvoir.

La communication

Sur Twitter la communication politique prend la forme du dialogue privé. Or en démocratie la distinction vie privée/publique est primordiale et ce dialogue court-circuite la représentation nationale qui elle seule devrait porter la volonté générale.

Les intellectuels

« L’intellectuel n’oppose pas à l’Homme d’État l’intégrité de l’esprit mais le radicalisme de l’inexpérience »  (Nicolás Gómez Dávila)

M. de G. déplore que la politique ne soit pas un univers d’intellectuels. « Ils devraient faire l’effort de venir se salir les mains plutôt que de jouer les consultants. »

(En passant, souvenir de Finkielkraut) « Quand Sarkozy fait venir un intellectuel, c’est lui qui parle »

Photo : couverture de Sous la plume de Marie de Gandt