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Dissertation(s)

Amis étudiants. Lévi-Strauss et Genette : ces 2 structuralistes ont assez de dédain pour la dissertation pour vous donner, au besoin, de bons conseils sur le sujet

Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques

Là [Sorbonne], j’ai commencé à apprendre que tout problème, grave ou futile, peut être liquidé par l’application d’une méthode, toujours identique, qui consiste à opposer deux vues traditionnelles de la question ; à introduire la première par les justifications du sens commun, puis à les détruire au moyen de la seconde ; enfin à les renvoyer dos à dos grâce à une troisième qui révèle le caractère également partiel des deux autres, ramenées par des artifices de vocabulaire aux aspects complémentaires d’une même réalité : forme et fond, contenant et contenu, être et paraître, continu et discontinu, essence et existence, etc. Ces exercices deviennent vite verbaux, fondés sur un art du calembour qui prend la place de la réflexion ; les assonances entre les termes, les homophonies et les ambiguïtés fournissant progressivement la matière de ces coups de théâtre spéculatifs à l’ingéniosité desquels se reconnaissent les bons travaux philosophiques.

Cinq années de Sorbonne se réduisaient à l’apprentissage de cette gymnastique dont les dangers sont pourtant manifestes. D’abord parce que le ressort de ces rétablissements est si simple qu’il n’existe pas de problème qui ne puisse être abordé de cette façon. Pour préparer le concours et cette suprême épreuve, la leçon (qui consiste, après quelques heures de préparation, à traiter une question tirée au sort), mes camarades et moi nous proposions les sujets les plus extravagants. Je me faisais fort de mettre en dix minutes sur pied une conférence d’une heure, à solide charpente dialectique, sur la supériorité respective des autobus et des tramways. Non seulement la méthode fournit un passe-partout, mais elle incite à n’apercevoir dans la richesse des thèmes de réflexion qu’une forme unique, toujours semblable, à condition d’y apporter quelques correctifs élémentaires : un peu comme une musique qui se réduirait à une seule mélodie, dès qu’on a compris que celle-ci se lit tantôt en clé de sol et tantôt en clé de fa. De ce point de vue, l’enseignement philosophique exerçait l’intelligence en même temps qu’il desséchait l’esprit.

 

Gérard Genette, Figures II

Il faut préciser tout d’abord que l’exigence rhétorique varie selon les niveaux et les types d’enseignement littéraire. Dans le secondaire proprement dit, considéré comme un temps d’apprentissage et de formation, l’insistance des prescriptions est tempérée par l’indulgence des appréciations : la dissertation de baccalauréat est jugée davantage sur les « qualités d’esprit » qu’elle révèle (et aussi, hélas, sur une correction linguistique assez rare pour être discriminante) que sur la rigueur de sa composition. Dans la dissertation de licence, le poids des exigences formelles est contrebalancé par l’importance des connaissances historiques et textuelles. C’est dans la préparation des grands concours (Normale supérieure et agrégation), c’est-à-dire dans le recrutement des futurs professeurs, que se manifeste le plus haut degré d’exigence formelle ; c’est dans les classes de khagne ou dans les cours d’agrégation des écoles normales supérieures que se développe de la façon la plus caractéristique l’esprit de la nouvelle rhétorique, ou encore, pour emprunter une expression qui fit fortune dans un tout autre domaine, la mystique du plan. Ce sont les principales règles de cette rhétorique (et leurs justifications) qu’il nous faut considérer maintenant, pour leur importance et leur signification historique.

Citons d’abord deux indices particulièrement nets de cette prédominance de la construction. Premier indice, le seul exercice annexe de la dissertation est l’exercice de plan : sur un sujet donné, indiquer les articulations principales d’une dissertation, sans en rédiger le détail. Cet exercice, pratiqué surtout en khagne, est destiné à donner aux élèves le « réflexe du plan » (qui consiste à trouver le plus rapidement possible, devant un sujet, la construction la mieux adaptée et la plus efficace) et à les exercer à juger en eux-mêmes les défauts et les qualités d’un plan, qui commandent la valeur d’une dissertation : on peut faire une mauvaise dissertation sur un bon plan, mais non une bonne dissertation sur un mauvais plan. Second indice : le « commentaire de texte sous forme de dissertation », comme il se pratique, par écrit dans le secondaire, ou oralement dans certaines leçons d’agrégation dites « études littéraires », se définit rhétoriquement comme un commentaire composé, c’est-à-dire abandonnant la coïncidence syntagmatique de l’explication de texte ordinaire pour adopter une construction autonome : une étude littéraire dont les trois parties correspondraient platement à trois parties du texte commenté serait a priori mauvaise, parce que dépourvue de dispositio propre. Il faut ici briser la continuité du texte et envisager celui-ci dans une perspective en profondeur, sur un axe paradigmatique perpendiculaire à la ligne syntagmatique : première partie, l’ensemble du texte considéré à un premier niveau, deuxième partie, l’ensemble du texte considéré à un deuxième niveau, etc. L’étude littéraire peut donc se définir (et en cela elle constitue un excellent modèle dissertationnel) comme le découpage paradigmatique (le plan) d’un être syntagmatique (le texte).

A prendre les choses d’un simple point de vue statique, la première exigence de la rhétorique de la dissertation est une exigence d’ordre, de classement des matières : c’est elle qui détermine la division en parties. Une dissertation comprend obligatoirement une introduction, un « développement » (terme hérité qui ne répond plus à sa véritable fonction) et une conclusion. Le développement se subdivise en n parties, n étant généralement, pour des raisons que nous retrouverons plus loin, égal à trois. Apparemment, cette division reproduit celle du discours judiciaire antique : exorde, corps du discours (narration, argumentation, réfutation), péroraison. Mais une première différence s’impose, c’est que les parties de notre développement, contrairement à celles du discours, ne sont pas qualifiées : on les nomme simplement première, deuxième, troisième partie. La raison en est qu’au lieu de se distinguer par leur fonction, elles se définissent par leur niveau, ou leur position sur un axe. Les parties du discours étaient hétérogènes (une narrative et deux probatives) et s’enchaînaient dans une continuité fonctionnelle, comme des phrases dans un énoncé : « voici ce qui s’est passé, voici pourquoi j’ai raison, voici pourquoi mon adversaire a tort ». Les parties de la dissertation sont homogènes et se succèdent d’une manière discontinue, par changement de plans et non par enchaînement de fonctions. Ainsi, une leçon11 consacrée à tel personnage littéraire pourra se diviser12 en : 1° portrait physique, 2° portrait intellectuel, 3° portrait moral. On voit ici clairement le caractère flexionnel du plan : le sujet se décline par variations autour d’un thème fixe, support de flexion qui peut être explicite comme dans cet exemple, ou sous-entendu comme dans cet autre (pour une leçon consacrée, disons, à l’art de Verlaine dans les Fêtes galantes) : 1° le peintre, 2° le musicien, 3° le poète (le radical commun étant évidemment l’artiste). Mais une leçon sur Julien Sorel divisée en 1° l’ambition, 2° l’amour, 3° les rapports entre Julien et Stendhal, pécherait évidemment par faute de « symétrie », c’est-à-dire par rupture de l’axe paradigmatique.

Mais l’exigence statique de classement n’est qu’une exigence minima. Comme tout discours, la dissertation doit avoir un mouvement13 — et l’on préfère généralement ce terme à celui de plan, jugé trop statique. Ce qui remplace ici l’enchaînement des fonctions, c’est la progression, c’est-à-dire la disposition des parties selon un ordre d’importance croissante : il faut aller, selon le précepte traditionnel, « du moins important au plus important », « du plus superficiel au plus profond ». Ce mot d’ordre de progressivité est capital pour définir le statut informationnel de la dissertation : contrairement à ce qui se passe dans le message ordinaire, l’ordre de l’urgence est ici inverse de l’ordre d’importance ; l’essentiel est toujours réservé pour la fin, au lieu d’être d’abord lancé en titre : l’ordre de la dissertation est celui de l’information suspendue.

La dernière exigence (maxima) est que cette progression qui fait tout le mouvement de la dissertation doit être (si possible) une progression dialectique. Ainsi, dans le premier exemple cité, le passage du physique à l’intellectuel et de l’intellectuel au moral ne reflète qu’une hiérachie traditionnelle et sans problématique. Si l’on veut dialectiser ce plan, il faudra poser comme antithétiques le corps et l’esprit, et alors le cœur interviendra comme le dépassement de cette opposition (on peut évidemment aussi bien dialectiser le rapport du second exemple : peinture/musique/poésie). Nous sommes ici au sommet de la technique dissertative, avec le fameux plan en thèse/antithèse/synthèse dont un manuel récent estime qu’il convient à 70 % des sujets14, et qu’un autre justifie ainsi : « On doit reconnaître que, dans bien des sujets, le mouvement de l’esprit s’accommode aisément de trois parties. Ce n’est pas sans raison que la dialectique a souvent été considérée comme ternaire…15 » Cette dialectique ternaire n’est évidemment pas celle de Platon, mais bien celle de Hegel — et il n’est pas sans intérêt, pour l’histoire des idées, de noter ici la relève, dans la justification « philosophique » de la rhétorique, d’Aristote par Hegel.

Le plan ternaire veut donc répondre à un mouvement de l’esprit. Sa règle d’or, disent Chassang et Senninger, c’est de « ne pas être un simple découpage, un simple classement, mais traduire un mouvement profond de l’esprit, être en quelque sorte l’équivalent rhétorique d’un processus logique, bref apparaître comme une émanation de la vie même de l’esprit16 ». Un sujet de dissertation doit être pris comme posant — explicitement ou non — un problème, et les trois parties interprétées comme des moments de cette problématique : il est naturel d’examiner d’abord une face du problème, puis l’autre, et enfin de le résoudre, non pas en conciliant « mollement, verbalement, formellement les inconciliables », mais en suivant le mouvement naturel de l’esprit, qui, « quand il se trouve en présence d’une contradiction, est de la résoudre en cherchant un autre point de vue, d’où elle s’éclaire et parfois s’efface17 ». Ainsi les exigences de construction et de mouvement sont-elles (elles aussi) conciliées par le dynamisme « naturel » d’une problématique18.

Dans un genre aussi rigoureusement soumis à la loi du mouvement, les questions de « contenu » prennent nécessairement une figure très particulière. Comme le disent excellemment Chassang et Senninger, « la dissertation est comme un univers où rien n’est libre, un univers asservi, un monde d’où tout ce qui ne sert pas à la discussion d’un problème fondamental doit être exclu, où le développement autonome est la plus grave faute que l’on puisse imaginer19 ». La matière s’y trouve donc, plus qu’en toute autre sorte d’écrit, subordonnée à ce que ces auteurs nomment l’orientation générale unique, et les problèmes de l’inventio se réduisent en fait à des problèmes d’orientation et d’adaptation au mouvement d’un matériau prédéterminé par le sujet et les connaissances de l’élève.

C’est ainsi que la question fondamentale de l’inventio classique (que dire ?) devient, dans un premier temps, de quoi s’agit-il ? — ce qui correspond à la recherche du thème (ou sujet, au sens logique) du sujet. Soit l’énoncé : « Corneille peint les hommes tels qu’ils devraient être », une première délimitation, purement statique, et spatiale, réduit naturellement le champ de la dissertation à Corneille ; mais cette première réduction ne suffit pas, car la question vraiment pertinente est la seconde, qui simplement présuppose la première, et qui est : qu’en dit-on ? Contrairement à ce qu’imaginent les élèves naïfs ou inexpérimentés, le sujet d’une dissertation n’est pas dans son thème, mais dans son prédicat. Ainsi, le plan rhétorique est ici décalé, décroché par rapport au plan logique, puisque le prédicat du premier devient le sujet du second, ce que l’on peut grossièrement représenter par le schéma suivant :

Plan logique            Sujet   Prédicat

Plan rhétorique                    Sujet             prédicat

Ce décrochement se manifeste peut-être de manière encore plus sensible au niveau de ce qu’on appellera l’inventio de détail, par opposition à cette inventio générale qu’est la détermination du sujet. Le matériau élémentaire, l’unité dissertationnelle n’existe pas à l’état brut, comme une pierre ou une brique ; elle n’existe qu’en tant qu’elle est saisie par le mouvement démonstratif. Cette unité, ce n’est pas l’idée, ce n’est pas l’exemple, c’est l’idée et l’exemple orientés20, c’est-à-dire déjà adaptés au mouvement du discours. Avant cette orientation, il y a des ensembles logiques ou linguistiques (des phrases) ; ces ensembles prérhétoriques deviennent des unités rhétoriques en s’infléchissant dans le sens de la problématique du sujet. C’est ce que montre bien cette définition de la cellule rhétorique, qui est le paragraphe : « C’est le plus petit ensemble de phrases orienté vers le sujet, mais susceptible d’être détaché des autres idées, parce qu’il forme en soi un argument complet21. »

Cette subordination rigoureuse des éléments au tout se marque avec une netteté particulière dans la réserve traditionnelle des correcteurs à l’égard des citations. Elles sont « plutôt à proscrire », car « il y a toutes les chances pour que le critique (cité) ait eu d’autres préoccupations que les vôtres en rédigeant son texte et qu’ainsi son texte, introduit dans le vôtre, y constitue un développement autonome22 ». En effet, chaque sujet déterminant une orientation particulière, et chaque élément devant être plié à cette orientation, il est évident qu’à la limite aucune citation, élément emprunté, par définition, à un ensemble extérieur, ne peut entrer dans une dissertation. On préférera donc aux citations brutes, trop rigides pour épouser la courbe du développement, des analyses et paraphrases plus souples et plus orientables.

On voit comme nous sommes loin ici des topoi transportables et interchangeables à merci de l’ancienne rhétorique (et de la rhétorique effectivement pratiquée par la plupart des élèves) : dans une « bonne » dissertation, rien n’est amovible, rien n’est substituable, rien n’est isolable ; et ceci, encore une fois, non parce que le « contenu » serait différent à chaque fois (la masse des connaissances disponibles n’est pas si vaste), mais parce que la dissertation ne connaît pas de contenu qui ne soit déjà saisi, orienté, infléchi par une forme, c’est-à-dire par un ordre. Cette rhétorique de la dispositio, pour laquelle les mêmes pensées forment un autre corps de discours, par une disposition différente, trouve sa devise, comme sa justification, chez Pascal, qui se trouve ainsi être à la fois le premier critique de la rhétorique ancienne, et le fondateur de la rhétorique moderne : Qu’on ne me dise pas que je n’ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle.

La dissertation, n’étant pas une œuvre littéraire, n’exige pas, et en un certain sens refuse ce qui est la marque traditionnelle de la littérature : le « beau style » : « Sous prétexte que la dissertation porte sur des questions d’art, on ne se croira pas autorisé au beau style23. » En fait, la rhétorique du style se limite presque exclusivement, ici, à des prescriptions négatives : contre les incorrections grammaticales, fautes d’orthographe, impropriétés de vocabulaire, ce qui va de soi ; contre les « effets » esthétiques et poétiques, déplacés dans un genre aussi sobre et aussi rigoureusement fonctionnel, où tout ce qui n’est pas utile est nuisible ; contre la vulgarité, les clichés petit-bourgeois, les métaphores commerciales, qui compromettraient tout autant la pureté académique du genre ; contre le « jargon », c’est-à-dire les néologismes et les emprunts aux vocabulaires spécialisés24, qui n’ont pas leur place dans une épreuve de « culture générale » (car la culture littéraire revendique volontiers pour elle seule le privilège de la généralité). L’idéal du style dissertatif est vraiment un degré zéro de l’écriture ; la seule valeur proprement esthétique que l’on puisse encore y rencontrer, c’est le brillant, c’est-à-dire l’art de la « formule ». En un certain sens, la formule brillante (et l’on sait combien le style essayiste de notre époque honore et pratique cette valeur) est tout simplement une figure de rhétorique : antithèses, métaphores, oxymores, chiasmes, paronomases, toutes ces ressources classiques sont mises à contribution ; mais en un autre sens elle ne veut être rien d’autre que l’extrême point de concentration d’une écriture vouée à la seule efficacité : « non un trait oratoire, mais l’aboutissement logique d’une pensée qui se cherche » — et qui triomphe en se trouvant ; non un ornement surajouté, mais l’intensité même et l’éclat du raccourci intellectuel.

Mais on observera que cette valeur n’apparaît jamais sous une forme vraiment normative : on ne conseille pas d’être brillant, le conseil serait trop dangereux pour les moins doués, qui échoueraient en voulant viser trop haut : on loue simplement ceux qui le sont par excellence et comme par surcroît. La véritable prescription positive, c’est ici encore la prédominance de la dispositio : « Dans une dissertation… le bon style est celui qui, intensément réuni à la composition, contribue à l’élan du paragraphe en donnant une impression d’analyse de plus en plus poussée25. » Composition, progression : nous retrouvons au cœur même des problèmes du style les valeurs maîtresses de la construction.

On voit bien par ce triple changement de statut idéologique, sémiologique et rhétorique, que notre code scolaire de l’écriture n’a plus grand-chose de commun avec celui qui s’enseignait encore voici moins d’un siècle. Si l’on ne voulait retenir que la différence essentielle, celle qui peut-être commande toutes les autres, on pourrait dire que la rhétorique ancienne assurait à la fois une fonction critique, qui était d’étudier la littérature, et une fonction poétique (au sens valéryen), qui était de produire à son tour de la littérature en proposant des modèles : cette coïncidence des fonctions définissait la situation rhétorique. Dans la mesure où cette coïncidence a disparu de notre enseignement littéraire, on peut estimer que la rhétorique, dans ce qu’elle avait de plus spécifique, a disparu avec elle, laissant à sa place une science (qui ne lui doit à peu près rien), l’histoire littéraire, qui tend, d’ailleurs abusivement, à monopoliser l’étude descriptive de la littérature, et une technique d’écriture (qui lui doit beaucoup, mais avec des changements d’accent très sensibles), la dissertation, qui, de plus en plus depuis un demi-siècle, s’est répandue dans les enseignements voisins (philosophie, histoire, etc.). A-t-elle pour autant disparu de notre culture ? Non, sans doute, car au moment même où la situation rhétorique s’occultait dans l’enseignement, on la voyait réapparaître, sous une nouvelle forme, dans la littérature elle-même, en tant que celle-ci, avec Mallarmé, Proust, Valéry, Blanchot, s’efforçait de prendre en charge la réflexion sur elle-même, retrouvant par une voie inattendue la coïncidence des fonctions critique et poétique : en un sens, notre littérature actuelle, en ce qu’elle a de plus profond, et malgré son anti-rhétorisme de principe (son terrorisme, dirait Paulhan), est tout entière une rhétorique, puisqu’elle est à la fois littérature et discours sur la littérature. La situation rhétorique n’a donc fait que se déplacer, et ce transfert comporte peut-être une compensation. Mais il faut observer toutefois qu’il s’est accompagné d’un amenuisement de la fonction poétique au profit de la fonction critique, puisque notre littérature a gagné une dimension critique pendant que notre enseignement perdait une dimension poétique. Le maintien d’équilibre n’est donc qu’apparent, comme le montre ce tableau :

XIXe siècle

XXe siècle

Littérature……

Poétique

Poétique + Critique

Enseignement……

Poétique + Critique

Critique

Bilan culturel……

2 Poét. + 1 Crit.

1 Poét. + 2 Crit.

Cette inversion peut chagriner ou satisfaire : du moins n’a-t-elle rien pour surprendre.

Janvier 1966


1.

Lettre du 31 décembre 1841, Corr., I, p. 90.

2.

Émile de Girardin, De l’Instruction publique, 1838, p. 81.

3.

Cette indication et les suivantes, concernant les années d’études de Flaubert, sont empruntées au livre de Jean Bruneau, Les Débuts littéraires de Flaubert, Colin, 1962.

4.

Ibid., p. 57.

5.

Ibid., p. 58.

6.

Chassang et Senninger, La Dissertation littéraire générale, Hachette, 1957.

7.

Introduite grâce à Brunot et Lanson après la réforme de 1902.

8.

Les vicissitudes de l’histoire littéraire dans l’enseignement secondaire ont été nombreuses depuis son introduction officielle en 1880 : réduite en 1890, privée de sa forme magistrale en 1903, supprimée pendant quelques années, rétablie dans ses droits en 1925, toujours contestée par un grand nombre de professeurs attachés à la tradition humaniste, qui lui reprochent son historicisme superficiel, son goût de l’anecdote, son mélange paradoxal de scientisme et de dogmatisme, son inadaptation aux besoins et aux buts de l’enseignement secondaire (cf. M. Sapanet, « Histoire littéraire ou Belles-Lettres », l’Information littéraire, nov. 1954), elle est aujourd’hui à la fois solidement implantée comme objet essentiel de l’enseignement littéraire et, selon les instructions et programmes officiels, contenue dans une forme non-dogmatique, puisque le cours magistral est (en principe) exclu, et qu’elle doit être étudiée « à l’aide de l’explication de textes spécialement groupés à cet effet » (Instructions de 1938). Mais cette subordination de l’explication de textes à l’histoire, dont la justification est évidente, n’est pas non plus sans inconvénients pour les textes et pour l’authenticité de leur lecture : « L’histoire littéraire tend à annexer l’explication de textes et à lui imposer la tyrannie de ses schémas, au lieu de se nourrir de leur substance » (A. Boutet de Monvel, Encyclopédie pratique de l’éducation en France, publiée par le ministère de l’Éducation nationale en 1960, p. 622-623).

9.

« Nous décririons volontiers (l’explication de texte) comme une sorte de mime verbal qui accompagne le texte à commenter et, le laissant couler d’un rythme plus lent, découvre les reliefs et les plans étagés à l’esprit inattentif qui d’abord nivelait l’ensemble » (Ibid., p. 620).

« Les programmes officiels sont à cet égard très modestes. Ils prescrivent pour le 2e cycle “narrations, portraits, discours, dialogues, petits sujets littéraires ou moraux” ; mais sur ce point les instructions ne décrivent pas notre enseignement, au moins tel qu’il a été dans ces cinquante dernières années. Dès la seconde et surtout en première, la dissertation littéraire occupe une place prépondérante » (Ibid., p. 621).

Il existe évidemment quelques différences entre la rhétorique de la dissertation et celle de la leçon, qui tiennent d’une part au caractère oral de celle-ci, et d’autre part à la forme plus simple, plus directe, moins problématique, qu’y prend l’énoncé du sujet : la leçon traite un sujet, la dissertation discute une opinion. Mais du point de vue qui nous occupe dans cette partie, la différence est négligeable.

Division évidement grossière, et d’ailleurs généralement condamnée comme « passe-partout », alors que chaque sujet est censé sécréter un plan qui lui est propre et ne vaut pour aucun autre.

« Les deux lois essentielles sont celles de l’unité et du mouvement : de celles-là dérivent toutes les autres » (Lanson, Conseils sur l’art d’écrire, p. 124).

Huisman et Plazolles, L’Art de la dissertation littéraire, 1965, p. 41.

Chassang et Senninger, La Dissertation littéraire générale, p. 16.

Ibid., p. 13.

Ibid., p. 14.

On se souviendra ici de la critique faite par Lévi-Strauss (Tristes Tropiques, p. 42-44) de cette dialectique souvent artificielle et trop commode. Critique qui ne vaut pas seulement pour la philosophie, mais pour toutes les disciplines où la dissertation est devenue l’exercice (et, malheureusement, le mode de pensée) fondamental. Il est difficile de mesurer tout ce que notre culture et nos structures mentales doivent, en bien et en mal, à cette souveraineté de la dissertation. Mais il est évident que tout examen critique, toute analyse historique de notre univers intellectuel devrait passer par là.

Chassang et Senninger, p. 9.

Ibid.

Ibid., p. 12.

Ibid., p. 15.

Ibid., p. 18.

Et spécialement, dans les classes supérieures, au vocabulaire philosophique, tentation permanente pour les élèves et bête noire des professeurs de lettres, qui se flattent volontiers de pouvoir tout dire dans la langue de Racine, et qui ne conçoivent pas toujours, par exemple, que le temps soit une chose et la temporalité une autre. Ici, l’incompréhension devient un argument, et comme une preuve de supériorité.

Chassang et Senninger, p. 18. Souligné par nous.

La musique de Roland Barthes

Le documentaire Le théâtre du langage consacré à Roland Barthes venait rappeler, ou révéler dans mon cas, l’importance qu’accordait le sémiologiste à la musique : l’appartement de l’intellectuel est agencé de telle manière que chaque activité, peinture, écriture, musique occupe l’espace dévolu à son moment de la journée.

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Le piano droit accueille ainsi le musicien qui n’a pas manqué dans Roland Bartes par Roland Barthes de décrire son jeu ( « j’improvise tant bien que mal, la place de mes doigts, et dès lors, je ne peux jamais rien jouer sans faute » ),  son écoute ( « si j’écoute Richter ou Horowitz, mille adjectifs me viennent : je les entends, eux, et non Bach ou Schumann. » ) ainsi que sa lecture : « Jouissance graphique : avant la peinture, la musique » (la partition) .

 

Pour finir, son j’aime / j’aime pas

J’aimeJ’aime pas
Glenn Gould

Haendel

toute la musique romantique

le clavecin

Arthur Rubinstein

Satie

Bartok

Vivaldi

les chœurs d’enfants

les concertos de Chopin

les danceries de la Renaissance

l’orgue

M.-A. Charpentier, ses trompettes et ses timballes

 

Jerricanes

Jerricanes : Je reprends ici l’expression de la très bonne revue de littérature Théodore Balmoral animée par Thierry Bouchard, ses  et réservée aux extraits d’ouvrages qui ont pu marquer l’éditeur. Voici donc mes jerricanes, les dernières lectures qui valent la peine d’être partagées.

petit taité de bizarrologie
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Ce petit essai aurait pu s’intituler « D’après une étude américaine…  »

L’auteur a rassemblé quantité d’études scientifiques assez loufoques. Quatrième de couverture : Quelle est la blague la plus drôle du monde ? Comment un surnom influence-t-il notre vie ? Que dit notre date de naissance sur notre bonheur futur ? Existe-t-il une petite annonce qui marche à tous les coups ? Peut-on se souvenir de quelque chose qu’on n’a jamais vécu ?

quattrocento
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Quattrocento, National Book Award 2011, Prix Pulitzer 2012, est en quelque sorte le sous-texte du Nom de la Rose d’Umberto Eco. Tout le contexte politique, économique et culturel est là. Les moines, les bibliothèques, les papes, les schismes, les manuscrits, … À la différence qu’il ne s’agit plus de retrouver un texte d’Aristote mais de Lucrèce qui fera surgir la Renaissance.

Quatrième de couverture : Et si la Renaissance était née d’un livre ? Un livre perdu, connu par fragments, recopié par quelques moines et retrouvé par un humaniste fou de manuscrits anciens ? L’idée, audacieuse, vertigineuse, ouvre les portes de l’histoire de Poggio Bracciolini, dit le Pogge, qui découvrit une copie du De rerum natura de Lucrèce dans un monastère allemand. C’était à l’aube du xve siècle.
Le Pogge n’était pas seulement un bibliophile passionné et un copiste hors pair. Il aimait les arts et il avait écrit des Facéties grivoises. Il aimait les femmes et était père de dix-neuf enfants. Il n’aimait pas l’Église mais il était secrétaire d’un pape diaboliquement intelligent et corrompu. Ainsi s’ouvre à nous un monde inouï, celui d’une cour papale où s’agitaient agents cupides, moines séducteurs, filous, femmes de petite vertu et humanistes d’exception : un monde à la fois sévère et dépravé, contraignant mais libre. En découvrant, copiant et diffusant l’œuvre de Lucrèce, le Pogge aura levé le voile sur les Temps modernes, et influencé des esprits aussi puissants que Montaigne ou Machiavel. Car tout, selon Lucrèce, est fait d’atomes en mouvement, qui s’entrechoquent au hasard, se séparent et se rencontrent à nouveau. Telle fut l’intuition géniale du poète latin, une célébration de la danse de la matière et un bréviaire d’athéisme qui allaient bouleverser le Moyen Âge finissant.
Conteur né, érudit et brillant, Stephen Greenblatt emporte le lecteur au cœur de ce Quattrocento qui fit revivre l’Antiquité pour la porter jusqu’à nous.

La blonde et le bunker
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Le prix Wepler est un prix à surveiller. Moins classique et plus audacieux dans ses choix que le Goncourt, si tous ses prix ne sont pas des chefs-d’oeuvre, ils méritent souvent le détour. C’est le cas de La blonde et le bunker de Jakuta Alikavazovic. Un de ces romans qui s’offre le luxe d’être érudit et ludique.

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Un universitaire qui écrit de la fiction c’est plus fréquent chez les anglo-saxons, mais un universitaire qui se moque des universitaires c’est déjà plus rare. Même s’il est peu question d’université dans cet opus (le personnage principal écrit une série télévisée) l’humour est toujours au rendez-vous.

 

 

 

 

 

 

 

Illustration : Gérard Engelvin La petite liseuse