Archives de catégorie : Lu

Les histoires d’amour finissent mal, mon général

La Marche de Radetsky
de Joseph Roth

Commander

Cette marche, c’est d’abord celle du temps. Trois générations voient l’Empire austro-hongrois perdre de sa superbe, de sa capacité à garder sous sa coupe des peuples étrangers les uns aux autres.

L’image que je retiens de ce roman de Joseph Roth, c’est d’abord celle de cet empereur, vieillard protégé par les convenances et tout le faste de l’appareil, qui devient le symbole de la fin de l’Empire.
Le vieillard passe ses troupes en revue. Il est à tel point enrhumé que lui pend la goutte au nez. Et tel le roi nu, seulement protégé par les faux-semblants du pouvoir, on n’ose faire de remarques, gênés devant ce nez qui retient cette honteuse goutte. Difficile de mieux rendre en une image le délitement de l’Empire qui ne repose plus que sur le fragile symbole du vieillard cacochyme.
Mais ce qui a davantage retenu mon attention se trouve à l’orée du roman. Il ne s’agit pas de l’histoire d’amour qui rapproche l’anti-héros du roman, jeune officier,  et une femme insuffisamment vertueuse aux yeux du père.
Non, il s’agit d’une autre histoire d’amour – similaire puisque refusée par le père – qui marquera l’histoire mondiale, rien que ça. Le drame se déroule hors du champ du roman, dans la famille impériale. François Ferdinand d’Autriche ( mieux connu sous le nom de Franz Ferdinand par les amateurs de musique Rock’n Roll des années 2000… ) tombera, lui aussi, sous le charme d’une jeune femme qui ne correspond pas à l’étiquette. Ne naît pas avec du sang royal qui veut. Si le mariage finit par avoir lieu, le couple ne bénéficiera pas en revanche de tous les droits accordés à la famille impériale, les droits relatifs à la protection entre autres.
C’est ainsi qu’à Sarajevo ce 28 juin 1914, le couple ne dispose pas de la garde impériale dont il aurait pu jouir si l’amour ne s’était pas mêlé d’unir l’archiduc à une femme seulement duchesse.
Les histoires d’amour finissent mal, mon général. La première guerre mondiale a lieu après que l’on eût assassiné ce couple malheureux.

Minuit, dans le jardin du bien mauvais roman

Minuit de Dan Franck

L’avantage du roman sur l’essai historique c’est sa force de dévoilement, sa capacité à rendre vivant ce que les documents historiques seuls peuvent avoir de sec et de parcellaire.
Avec son roman Minuit, Dan Franck parvient à faire perdre à la littérature tout son crédit devant les recherches historiques.
Le roman a des airs de laborieuses prises de notes d’un collégien en vue d’un exposé. On possède donc des bribes d’informations, mais de roman, point.
Nous avons au moins l’avantage de connaître ses sources (et l’envie de nous y plonger plutôt que de prolonger la lecture de Minuit) mais où se trouve le souffle romanesque ? À la fin de quelques chapitres, peut-être… qui doivent servir de transition et amener sur scène de nouveaux personnages… pour amorcer de nouvelles prises de notes.
Là où certains romans historiques parviennent à se jouer de la complexité de l’Histoire (le très bon Les Bienveillantes pour ne citer que lui), Minuit tranche certaines questions en y perdant complexité historique et romanesque (lire -ou pas- l’épisode de la mort de Walter Benjamin).

Pour être tout à fait honnête, j’ai à peine lu plus de la moitié du roman… détrompez-moi et je poursuis ma lecture.

Les mélanomanes sont des mélomanes

Professeurs de désespoir
de Nancy Huston

 

CommanderL’homme est bon et mauvais, disait George Sand. Mais il est quelque chose encore : la nuance, la nuance qui est pour moi le but de l’art.  « La littérature contemporaine aurait-elle renoncé, à ce but-là ? »  Nancy Huston
C’est sur cette interrogation que s’achève la présentation de Professeurs de désespoir.
Mais pourquoi l’auteure ne s’est-elle pas inoculé le vaccin contre le manque de nuance selon elle caractéristique de l’auteur nihiliste ? Elle commence à caractériser cet auteur par un ressassement à l’envi les thèmes les plus sombres pour finir par lui donner le doux nom de mélanomane.
On a déjà soulevé ici et  les faiblesses et limites de l’essai, mais j’aimerais attirer l’attention sur une nuance que Nancy Huston n’a pas semblé entrevoir chez ces auteurs.
Rappelez-vous Antoine Roquentin de La Nausée, arrivé au bout de sa formation existentialiste – rien ne justifie notre existence – , que lui reste-t-il?

La négresse chante. Alors on peut justifier son existence ? Un tout petit peu ? Je me sens extraordinairement intimidé. Ça n’est pas que j’aie beaucoup d’espoir. Mais je suis comme un type étrangement gelé après un voyage dans la neige et qui entrerait tout d’un coup dans une chambre tiède.

Et c’est sur l’air de « Some of These Days » que s’achève le roman, le narrateur enfin réchauffé par un air de jazz.
La lecture de Nancy Huston, si elle avait été plus fine, n’aurait pas vu comme unique point commun à nos auteurs un profond pessimisme ou le fait de ne pas être géniteurs. Il me semble que ce qui les rapproche avant tout c’est un goût prononcé pour la musique.
Le premier d’entre eux, Schopenhauer et la musique comme « essence intime du monde », Kundera et Janáček, Cioran « A quoi bon fréquenter Platon quand un saxophone peut aussi bien nous faire entrevoir un autre monde ? », …
Là où Nancy Houston a lu des personnages gelés et nihilistes, j’ai cru lire des auteurs possédés par la volonté de dépasser la matérialité avec comme refuge ce seul art non imitatif qu’est la musique.
Ses mélanomanes sont mes mélomanes.