Witold Gombrowicz contre HADOPI et pour une licence globale ?

Michel Vianey – Aujourd’hui, où vous avez eu le prix international des éditeurs, votre théâtre est joué dans le monde entier, vous êtes traduit dans tous les pays. Malgré cela, est-ce que vous estimez que pouvez vivre de votre plume facilement, que les éditeurs ont les égards qu’il faut à votre égard ?

Witold Gombrowicz – Moi, je ne peux pas avoir de grandes prétentions parce que je suis un écrivain pour un public, disons limité, je ne suis pas une puissance dans ce sens comme madame Sagan par exemple. Alors je ne peux pas avoir de prétentions trop grandes. Maintenant, moi je peux vivre de mes revenus mais pourquoi. Parce que je vis de mon travail accumulé d’une trentaine d’années.

M.V. -Vous n’avez pas le sentiment que c’est venu un peu tard?

W.G. – Evidemment, pour moi c’est un peu triste, parce que non seulement l’art mais aussi la maladie ne me permettent pas de profiter de toutes ces choses-là, mais j’avais toujours le sentiment que l’art ne peut pas donner du profit. C’est à dire pour un artiste secondaire, […] alors lui il peut profiter, il a des applaudissements, il peut gagner une grande fortune, et cetera. Mais un artiste qui se veut plutôt créateur, d’une façon plus profonde ou plus personnelle, alors ici on ne peut pas compter sur des revenus, pour cela on paye. Il y a un art pour lequel on est payé et un autre pour lequel on paye. Et on paye avec sa santé, on paye avec ses commodités, et cetera, et cetera. Alors moi naturellement, je ne sais pas si je suis un artiste important ou non, mais de toute façon ma vie était plutôt dans ce sens esthétique.

Transcription de l’émission de tv Bibliothèque de poche diffusée le 12/10/1969

 

L’artiste HADOPI ne risque-t-il pas d’être cet artiste secondaire évoqué par Gombrowicz : un artiste mineur dans la lumière, laissant les artistes de talent dans l’ombre ?

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Une licence globale dont la répartition serait assurée par un ministère de la culture exigeant permettrait pas de ne pas attendre trente ans pour qu’un artiste profite de son travail sans le payer de sa santé. Il est temps que l’art rétribué devienne de l’Art.

Johnny Hallyday est un pirate

Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Léo Lerré qui nous le suggère dans un entretien disponible dans les archives de l’INA.

   Les artistes secondaires, pour reprendre l’expression de Witold Gombrowicz, ceux pour qui le profit compte plus que l’œuvre, ceux qui sont payés mais payent peu de leur personne, ont provisoirement gagné la bataille de la communication. Ils ont réussi à nous faire croire que le pirate était le citoyen auquel on avait lavé le cerveau pour qu’il télécharge les tubes de Johnny Hallyday.
Revenons à la réalité : Léo Ferré dans un entretien daté de 1960 dénonce les vrais pirates : des artistes putassiers et commerciaux.

« le public se fait arraisonner comme un bateau »

   La démarche de Léo Ferré change la perspective : pourquoi continuer d’attaquer le public en délaissant l’auteur de notre champ de réflexion. En 1960, le pirate désigné était l’auteur de « chéri je t’aime, chéri je t’adore ». Une mélodie et un texte bons à arraisonner les esprits et faire marcher la planche à billets. Aujourd’hui les pirates qui continuent de profiter du temps libre de notre cerveau façon Le Lay  sont innombrables.
Des auteurs bien intentionnés tels que Mano solo ont beau jeu, pour défendre l’industrie du disque, de nous expliquer que les recettes effectuées sur le dos de Johnny sont redistribuées pour la production de jeunes artistes : il reste dans une logique comptable et économique. Mais si nous devons jouer aux comptables, commençons par dénombrer les assauts dont le public est victime. Les pirates nous arraisonnent quotidiennement : radios, tv, internet, ils occupent tous les terrains.
   Le téléchargement illégal ne nous préservera pas du naufrage, mais les flibustiers les plus malhonnêtes choisiront peut-être de voguer sur des eaux où le gain restera facile et rapide. C’est tout ce que nous pouvons souhaiter à nos cerveaux.
Photo : le dénommé Johnny, capitaine à la tête d’une flotte de pirates dont le trésor est enterré sur une île helvète.

Les 10 devoirs prescriptibles de l’écrivain

Des droits aux devoirs, du consommateur au producteur, de Pennac au coup de Jarnac

1. Le devoir de ne pas écrire
Si tous les fieffés cerveaux bourrés d’idées s’étaient mis au travail, ils nous auraient déjà spoliés de tous les romans à venir. La procrastination est donc une nécessité au regard de l’histoire littéraire. Tout le monde ne doit pas être Hugo.

2. Le devoir de sauter des pages.
L’écriture du récit ne doit pas être linéaire. Stendhal a déjà fait de Julien un assassin dès les premières pages du Rouge et le Noir, même si le meurtre n’a lieu que dans les dernières pages. Un roman se commence par la fin.

3. Le devoir de ne pas finir un livre.
Parier sur l’imaginaire du lecteur, sa faculté à exploiter ses névroses. Miracle des Pensées, les disciples de Pascal ont eu le bon goût de laisser l’œuvre incomplète. Soyez généreux, pensez à la jouissance de l’exégète devant vos brouillons après votre mort.

4. Le devoir de se relire.
« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée », la médiocrité quand même un peu aussi.

5. Le devoir d’écrire n’importe quoi.
Si le père Hugo ne s’était pas mis à faire tourner les tables à Guernesey pour convoquer Shakespeare et compagnie, pas certain qu’il se soit remis de la mort de sa fille.

6. Le devoir de flaubertiser (maladie textuellement transmissible).
Revendiquer sa place d’Idiot de la famille: tomber malade, arrêter ses études, se consacrer à l’écriture

7. Le devoir d’écrire n’importe où.
Le jeune Sollers commençait son premier roman en cachette, sur les bancs de l’école. Jean Genet écrivait en prison.

8. Le devoir de grappiller.
« Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants », pillons et grappillons pour faire oublier notre taille.

9. Le devoir d’écrire à haute voix.
Réservé à ceux qui n’auraient pas suffisamment flaubertisé, gueuloir recommandé .

10. Le devoir de se taire.
Qui a le plus de chances de passer à la postérité: le bavard Sollers ou le discret Kundera?

l’original [ici]

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"Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau: la disposition des matières est nouvelle" Pascal