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Les tabors d’abord

Les fictions, romanesques autant que cinématographiques, aiment reconstruire l’Histoire, donner des héros aux nations, chanter la valeur des hommes illustres. Ces reconstructions, conscientes ou non, sont plus fréquentes encore lorsque l’Histoire n’est pas froide. C’est particulièrement le cas de l’histoire coloniale française, toujours sous le feu de l’actualité, toujours brûlante.

Indigènes, film de Rachid Bouchareb, est une des dernières productions ayant marqué les esprits sur le sujet. Depuis, l’image de ces soldats envoyés loin de chez eux, sur le front, ne cesse d’alterner entre deux extrêmes : héroïsme de ces combattants ou chair à canon. Les deux ne sont pas inconciliables et Henri Rabusse, soldat sur le front pendant la 1ère guerre, livre un témoignage qui a l’avantage d’être détaché de la problématique coloniale… mais pas de la problématique raciale… Les tabors, rapides et efficaces dans le combat, deviennent sous sa plume soldats par essence :

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Dans le crépuscule, un piétinement roule ; une rumeur ; puis une autre troupe se fraye un passage.
– Des tabors.
Ils défilent avec leurs faces bises, jaunes ou marron, leurs barbes rares, ou drues et frisées, leurs capotes vert-jaune, leurs casques frottés de boue qui présentent un croissant à la place de notre grenade. Dans les figures épatées ou, au contraire, anguleuses et affûtées, luisantes comme des sous, on dirait que les yeux sont des billes d’ivoire et d’onyx. De temps en temps, sur la file, se balance, plus haut que les autres, le masque de houille d’un tirailleur sénégalais. Derrière la compagnie, est un fanion rouge avec une main verte au milieu.
On les regarde est on se tait. On ne les interpelle pas, ceux-la. Ils imposent, et même font un peu peur.
Pourtant, ces Africains paraissent gais et en train. Ils vont, naturellement, en première ligne. C’est leur place, et leur passage est l’indice d’une attaque très prochaine. Ils sont faits pour l’assaut.
– Eux et le canon 75, on peut dire qu’on leur z’y doit une chandelle ! On l’a envoyée partout en avant dans les grands moments, la Division marocaine !
– Ils ne peuvent pas s’ajuster à nous. Ils vont trop vite. Et plus moyen de les arrêter…
De ces diables de bois blond, de bronze et d’ébène, les uns sont graves ; leurs faces sont inquiétantes, muettes, comme des pièges qu’on voit. Les autres rient ; leur rire tinte, tel le son de bizarres instruments de musique exotique, et montre les dents.
Et on rapporte des traits de Bicots : leur acharnement à l’assaut, leur ivresse d’aller à la fourchette, leur goût de ne pas faire quartier. On répète les histoires qu’ils racontent eux-mêmes volontiers, et tous un peu dans les mêmes termes et avec les mêmes gestes : Ils lèvent les bras : « Kam’rad, kam’rad ! » « Non, pas kam’rad ! » et ils exécutent la mimique de la baïonnette qu’on lance devant soi, à hauteur du ventre, puis qu’on retire, d’en bas, en s’aidant du pied.
Un des tirailleurs entend, en passant, de quoi l’on parle. Il nous regarde, rit largement dans son turban casqué, et répète, en faisant : non, de la tête : « Pas kam’rad, non pas kam’rad, jamais ! Couper cabèche ! »
– I’ sont vraiment d’une autre race que nous, avec leur peau de toile de tente, avoue Biquet qui, pourtant, n’a pas froid aux yeux. Le repos les embête, tu sais ; ils ne vivent que pour le moment où l’officier remet sa montre dans sa poche et dit : « Allez, partez ! »
– Au fond, ce sont de vrais soldats.
– Nous ne sommes pas des soldats, nous, nous sommes des hommes, dit le gros Lamuse.

Violence des échanges en milieu e-tempéré

Nombre de politiques et personnalités publiques se plaignent d’incivilités, c’est un euphémisme, à leur égard sur les réseaux sociaux. Les solutions proposées visent systématiquement à priver les internautes de leur anonymat accusé d’encourager l’irresponsabilité.

En vérité, le problème tient moins à l’identité cachée de l’agresseur, qu’à l’humanité niée de l’agressé. Comment appréhender l’humanité de l’Autre derrière le paravent de la guignolisation politique, derrière le masque de ses éléments de langage, derrière une identité numérique réduite à une photo de profil ?

L’échange est désormais privé du face à face, du visage nécessaire à la confrontation. Le visage était l’une des préoccupations philosophiques d’Emmanuel Levinas pour qui seul le face à face permet véritablement l’interpellation éthique : c’est le visage de l’Autre et son irrationnel qui peuvent installer le doute en moi, mettre à bas des certitudes dogmatiques.

Le thème de ce face à face qui amène au doute a été mis en scène par Bertrand Tavernier dans L’appât, en 1995 :

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Le doigt sur la gâchette, le voleur ne pourra tirer tant que la victime s’humanise : en prenant la parole, déclinant son identité, s’incarnant dans ce face à face comme son égal. La seule solution de cette mise à mort sera celle du peloton d’exécution : cacher le regard trop humain de la victime. Ce fameux bandeau des exécutions, bien plus utile au bourreau qu’à sa victime, bien plus utile à celui qui ne doit pas douter qu’à celui qui ne doute déjà plus qu’il va mourir.

L’identité numérique a pris la place du bandeau dans ce monde numérique. En refusant le face à face, nous courons le danger d’être à notre tour inébranlables dans nos convictions, dogmatiques dans nos croyances, et pour tout dire manichéens, laissant à l’adversaire le mauvais rôle. S’ensuivent l’hystérisation des antagonismes et la violence déjà monnaie courante sur les réseaux sociaux.

L’espace numérique trouvera-t-il des succédanés « au visage de l’autre qui fait effraction dans mon être et rompt ma tranquillité » ?

Saudade et cinéma, la nostalgie de ce qui aurait pu être

Les lignes de Wellington de Valeria Sarmiento
et
Tabou de Miguel Gomes

Les deux films portugais sortis presque simultanément, bien que très différents, s’éclairent mutuellement.

Les lignes de Wellington – Sans doute le film de l’année au casting le plus impressionnant : John Malkovich, Isabelle Huppert, Matthieu Amalric, Michel Piccoli, Catherine Deneuve, Melvil Poupaud, Elsa Zylberstein, Vincent Perez, Chiara Mastroianni… Mais ne vous y trompez pas, ces célébrités du 7ème art sont présentes pour deux raisons : 1 – un ultime hommage à Raoul Ruiz mort avant d’avoir commencé le film finalement achevé par sa compagne. 2 – un casting pour bande-annonce. La majorité de ces stars, vous ne les verrez que le temps d’une courte scène. La bande-annonce vous aura déjà presque tout dévoilé de la scène où Piccoli, Huppert et Deneuve sont présents. Sitôt vus, sitôt oubliés. Seul Malkovich possède un rôle assez important (le duc Wellington lui-même) pour faire plusieurs apparitions.

ligneswellingtonLe sujet – la campagne napoléonienne bloquée aux portes de Lisbonne – est intéressant, mais son traitement l’est beaucoup moins. On apprend qu’il y a des salauds jusque chez les gentils et des gentils jusque chez les salauds, que les portugais catholiques qui crient « À bas la liberté » n’ont pas de leçon de morale à recevoir des soldats de l’armée impériale qui pillent la population. Le film baigne ainsi dans un relativisme historique constant. Sans doute par souci de fidélité historique le scénario a-t-il été écrit avec l’obsession de ne pas glorifier ou accabler l’une des deux parties. Mais ce relativisme employé de façon si systématique tourne vite au procédé. Et 2h30 d’un film au sujet intéressant mais employées à nous dire que oui, mais finalement non, finissent par être longues.

Michel Piccoli nous donne la clef de ces deux films dans l’une de ses répliques  : « [La saudade ] c’est la nostalgie de ce qui aurait pu être » de ce qui n’est pas advenu, le regret d’une vie que nous aurions pu avoir.
tabou-miguel-gomesLe film en deux parties nous présente d’abord ces âmes esseulées pleines du regret de ceux qui n’ont pas su trouver le bonheur à deux. La seconde partie, plus impressionnante, fait un voyage dans le passé, dans l’empire colonial portugais, l’époque d’un paradis pas encore perdu. Les deux parties sont liées par le souvenir d’un homme. C’est l’histoire millénaire de la femme adultère, du couple qui se cache, des amants qui prennent la fuite. Mais le film vaut surtout pour sa technique de narration. L’histoire nous est contée comme un souvenir : les sensations surnagent. Ce sont des sons isolés (une respiration, le clapotis d’une fontaine, …), des poses écrasées dans la chaleur africaine qui nous parviennent du passé. Le génie du réalisateur a été de focaliser l’attention du spectateur sur ces moments en découplant l’image et le son. Ces sons (rarement des paroles, comme dans un film muet) extraits de la mémoire d’un homme viennent recomposer la trame des regrets de toute une vie.

La fin du film, ses déchirures, son malheur, invitent à une relecture de la première partie : la saudade c’est le regret des histoires d’amour non vécues.