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Les sycophantes, ces éphémères héros

De bons citoyens autoproclamés ont toujours su gagner leur pain comme délateurs professionnels. Les Grecs ont donné un nom à ces courageux individus qui tiraient fortune de ceux qu’ils dénonçaient : les sycophantes. L’étymologie1 nous enseigne que ces bons samaritains avaient pour cible les exportateurs illégaux de figues, autant dire que le faible gain importait davantage que la cause à défendre.

Ces sycophantes ont connu de nombreux successeurs. L’affaire Iscariote ou la 2ème guerre mondiale ont quelque peu terni leur image mais n’ont pas découragé les vocations.

Edward Snowden : naïf informaticien ou bon communicant ?

Prendre conscience une fois embauché par la sécurité américaine (NSA) que ses échanges via Google ou les réseaux sociaux sont accessibles, c’est un peu tard… Edward Snowden a été l’apprenti boucher qui découvre qu’il ne supporte pas la vue du sang.

Taper des lignes de code ne lui aura probablement pas laissé assez de temps pour ouvrir les journaux et découvrir que le système d’espionnage Prism, était depuis longtemps connu sous le nom d’Échelon2. Être un peu plus ouvert sur le monde et son actualité lui aurait sans doute évité d’être de ces Tartufe, à commencer par les chefs d’État déjà avisés de la situation, qui se sont émus qu’un gendarme (NSA) en sache autant sur vous que votre facteur (Google3, Facebook4, …).

Héros le temps d’un clic de souris, les convictions libertaires d’Edward Snowden ont depuis quelque peu été revues à la baisse, au point de demander l’asile politique à la Russie de Poutine.

Journaliste justicier

Daniel Schneidermann touche souvent juste dans ses critiques vis à vis de ses confrères : « Les politiques n’ayant plus de pouvoir sur rien, pourquoi les écouterait-on disserter ? Contemplons-les plutôt comme des personnages de tragicomédie, ou cherchons à les pincer la main dans la caisse.5 » – Libération

Dans le journalisme peut-être plus qu’ailleurs, la mode est donc à la délation : on dénonce plus qu’on explique, on condamne plus qu’on analyse. On dénonce le politicien qui enfreint la loi, mais que la justice vienne à condamner le journaliste, et Mediapart fera signer une pétition pour appeler à changer la loi.

« Je ne suis pas un journaliste de gauche : je n’ai jamais dénoncé personne » Guy Debord

Nous ne sommes ni meilleurs, ni pires que nos aînés, nous n’avons même pas ce privilège. Pas plus de pourris que de sycophantes qu’il y a 10 ou 50 ans, …. simplement davantage de transparence et une information soumise à davantage de concurrence qui encourage les sycophantes au détriment des analystes.

Les Mains sales de Sartre met en scène cette opposition ancestrale…

entre un pragmatiste (Hoederer) et un idéaliste (Hugo), entre un matérialiste qui mène une politique prête aux compromis et un idéaliste isolé incapable d’agir dans le monde. Il n’est pas insignifiant que les plus jeunes de nos lecteurs voient un héros dans l’idéaliste Hugo le personnage qui a « les mains pures mais pas de mains » pour reprendre un mot de Péguy.

La position de Sartre est plus complexe : elle réfute la position solipsiste d’un Hugo ou d’un Snowden, individualistes forcenés incapables d’agir dans le monde (Voir à ce sujet le portrait de Snowden6). Sartre ne résout rien, ne choisit pas, il exclue seulement les solutions proposées : ni compromission, ni pureté absolue, mais recherche d’une position médiane.

L’époque, avide de pureté, aime ce spectateur fier de ses mains propres et de son discours moralisant. Mais des mains sales s’activent dans la salle des machines et le navire avance.

Nos blogueurs maudits

Les pauvres artistes du XXe siècle non édités, non lus, non reconnus par leurs pairs vivaient dans la mystique des romantiques: un artiste inconnu pouvait encore être un Lautréamont à découvrir, un Baudelaire victime de la morale son époque ou un Rimbaud inaccessible au premier venu. Bref, l’artiste pouvait encore s’enorgueillir d’être inconnu, rejeté, ou mieux… incompris.

Un manuscrit n’existait que losrqu’il était sorti d’un tiroir puis publié… autant dire que les artistes inconnus, rejetés et incompris étaient nombreux.
Puis vint le web: le texte, la musique, l’image circulèrent. L’œuvre était disponible immédiatement pour les masses et l’élite.
Alors, plus d’artistes maudits?

Aujourd’hui seul le blog délaissé par Google peut encore prétendre à l’orgueil romantique de l’œuvre inconnue à découvrir. C’est le lien hypertexte qui fait sortir le manuscrit du tiroir, ce lien peut même devenir autotélique.

Âme romantique, poursuis ta quête sur la toile en prenant soin de ne pas suivre les conseils du plébéien Google.

 Tableau : Le pauvre poète (Der arme Poet) de Carl Spitzweg