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« Dans cet hommage à la beauté de la guerre… »

Iliade Baricco
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Dans cet hommage à la beauté de la guerre, l’Iliade nous oblige à nous rappeler une chose gênante, mais inexorablement vraie : pendant des millénaires, la guerre a été, pour les hommes, la circonstance où l’intensité – la beauté – de la vie s’exprimait dans toute sa puissance et sa vérité. Elle était à peu près la seule possibilité de changer son destin, pour trouver la vérité sur soi, pour accéder à une haute conscience éthique. En contraste avec les émotions anémiées de la vie, et le statut moral médiocre du quotidien, la guerre remettait le monde en mouvement et jetait les individus au-delà des frontières habituelles, en un lieu de l’âme qui devait leur sembler, enfin, le point d’accostage de toutes les quêtes et de tous les désirs. Je ne parle pas de temps lointains et barbares : il y a seulement quelques années, des intellectuels raffinés comme Wittgenstein et Gadda cherchèrent avec obstination la première ligne, le front, dans une guerre inhumaine, avec la conviction que là seulement ils seraient confrontés à eux-mêmes. Ce n’étaient en rien des individus faibles, ou privés de moyens et de culture. Pourtant, comme en témoigne leur journal intime, ils vivaient encore dans la conviction que cette expérience limite – la réalité atroce du combat mortel – pouvait leur donner ce que la vie quotidienne n’était pas en mesure d’exprimer. Dans cette conviction qui était la leur se reflète le visage d’une civilisation, jamais morte, pour qui la guerre demeurait le cœur ardent de l’expérience humaine, le moteur de tout devenir. Aujourd’hui encore, en des temps où pour la plus grande partie de l’humanité l’hypothèse de partir à la bataille est plus ou moins une hypothèse absurde, on continue, avec des guerres menées par procuration à travers le corps des soldats d’une armée de métier, d’alimenter le vieux brasier de l’esprit guerrier, trahissant une incapacité fondamentale à trouver, dans la vie, un sens qui puisse se passer de ce moment de vérité. La fierté masculine perceptible dont se sont accompagnées, en Occident comme dans le monde islamique, les dernières exhibitions guerrières y fait reconnaître un instinct que le choc des guerres du XXe siècle à l’évidence n’a pas endormi. L’Iliade racontait ce système de pensée et cette manière de sentir, en les rassemblant sous un même signe synthétique et parfait : la beauté. La beauté de la guerre – dans ses moindres détails – dit sa centralité dans l’expérience humaine : elle transmet l’idée qu’il n’y a rien d’autre, dans l’expérience humaine, pour exister vraiment.

Ce que suggère peut-être l’Iliade, c’est qu’aucun pacifisme, aujourd’hui, ne doit oublier, ou nier cette beauté : faire comme si elle n’avait jamais existé. Dire et enseigner que la guerre est un enfer, et s’arrêter là, est un mensonge dangereux. Aussi atroce que cela paraisse, il est nécessaire de se rappeler que la guerre est un enfer, oui : mais beau. Depuis toujours, les hommes s’y jettent comme des phalènes attirées par la lumière mortelle du feu. Aucune peur, aucune horreur de soi, n’a pu les tenir éloignés des flammes : parce qu’ils y ont toujours trouvé la seule possibilité de racheter la pénombre de la vie. Aussi la tâche d’un vrai pacifisme, aujourd’hui, devrait être non tant de diaboliser la guerre à l’extrême, que de comprendre que c’est uniquement quand nous serons capables d’une autre beauté que nous pourrons nous passer de celle que la guerre depuis toujours nous offre. Construire une autre beauté, c’est peut-être la seule voie vers une paix vraie. Prouver que nous sommes capables d’éclairer la pénombre de l’existence, sans recourir au feu de la guerre. Donner un sens, fort, aux choses, sans devoir les amener sous la lumière, aveuglante, de la mort. Pouvoir changer notre propre destin sans devoir nous emparer de celui d’un autre ; réussir à mettre en mouvement l’argent et la richesse sans devoir recourir à la violence ; trouver une dimension éthique, y compris très haute, sans devoir aller la chercher dans les marges de la mort ; nous confronter à nous-mêmes dans l’intensité d’un lieu et d’un moment qui ne soit pas une tranchée ; connaître l’émotion, même la plus vertigineuse, sans devoir recourir au dopage de la guerre ou à la méthadone des petites violences quotidiennes. Une autre beauté, si je me fais bien comprendre.

Alessandro Baricco écrivit ces lignes en 2004 à l’occasion de sa réécriture de l’Iliade d’Homère. L’attrait pour une violence privée du fard hollywoodien conduit encore quelques enfants perdus, faute d’avoir trouvé « une autre beauté » à aller tenter d’exister dans l’ivresse de l’horreur, hier dans les Balkans, aujourd’hui à Daesh.

Homère, le père Noël et moi (II)

[épisode précédent]

L’élève de 6e : une des grandes créations de mère Nature, ça croit plus au père Noël mais encore à la sacro-sainte parole de Papamaman… à cet âge-là le grand écart fait pas peur.
Donc mon Camil il est là… à me fixer. Imaginant pas une seule seconde que je puisse remettre en question l’existence d’un dieu… c’est plus l’utilité de l’exercice qui le titille. Pourquoi remplacer les dieux par la nature, l’histoire était très bien comme ça.
Faut dire que une fois assis, Camil, il a pas vraiment les pieds sur terre… à une dizaine de centimètres au-dessus du sol exactement… ça gigote, ça se balance… un derviche gigoteur mon Camil ?
De mon côté, malaise… c’est pas au prof de révéler que le père Noël c’est une jolie invention. Mais pour dieu ?
Et il m’a bien précisé LES dieux… si en plus il est polythéiste, il multiplie les problèmes.
C’est un coup à se faire saquer par son imam, ça fait vraiment mauvais genre, pire que la goutte au nez dans la cour de récréation.

Je passe rapidement sur les choix qui s’offrent à moi

  1. transformer l’exercice : remplacer les dieux par le père Noël et la nature par les parents… ça lui mettra peut-être la puce à l’oreille.
  2. utiliser la transmission de pensée, lui suggérer la question qu’il ne s’est manifestement pas encore posée.

Quelques semaines plus tard je vois le petit Camil le dos voûté, chargé comme un mulet : deux sacs à dos, c’est pourtant pas le jour du cours de sport. Je demande une explication à son camarade…
– Bah, il transporte le Coran.
– ???
En même temps avec son polythéisme… il l’a bien cherché Camil… faut pas les chauffer les imams.

Homère, le père Noël et moi (I)

Quelle joie d’étudier l’Odyssée d’Homère en 6ème… de l’aventure, des personnages et créatures extraordinaires, des pays tous plus exotiques les uns que les autres, un héros téméraire…
Non, c’est pas vraiment ça… ça ressemblerait plutôt à « j’comprends rien… », ou beaucoup plus drôle -le talent n’attend pas le nombre des années- « Homère, comme dans les Simpson! »
Alors on s’acharne, on essaie d’y croire que le niveau baisse pas.
– Quelle est la partie que tu ne comprends pas ?
– Bah… tout !
On reprend les chapitres les uns après les autres.
– Qui a compris ce passage ?
Oui, on avance, on avance, courage…
On avance, mais on s’ennuie…
Vite, vite, mettre l’apprenant en activité, il ne faudrait pas qu’ils s’ennuient ces petits, c’est un coup que la môman d’un de ces chérubins s’insurge contre mes pratiques pédagogiques… donc on zappe, comme à la maison devant la télé, et comme l’IUFM me l’a bien appris : un élève qui s’agite a besoin de bouger. Du théâtre alors ? Difficile, notre Ulysse est sur son navire dans la tempête. Je leur ferais bien faire le vent… tous souffler dans le même sens pendant vingt minutes, ça pourrait en épuiser quelques uns. Fin de cours paisible : plus de souffle, plus de bavardages, plus de bruit… Reste plus qu’à justifier l’exercice… au nom d’un enseignement transversal ? J’ai pas pensé à prévenir le prof de sport, ça va faire louche. J’abandonne l’idée.
Les bavardages se font de moins en moins discrets, je sors la botte secrète du prof qui veut voir travailler ses élèves et se délasser un peu les jambes entre les rangs.
– Sortez une feuille : rédaction, j’en ramasserai quelques unes…
Quelques unes pas toutes… marre de se coucher à pas d’heure pour corriger des copies illisibles qui me parlent de jeux vidéos.
– Le sujet …
Et c’est là ce qui fait de toi un bon ou un mauvais prof : la capacité à inventer un sujet bidon que ton inspecteur pédagogique pourra qualifier de tous les mots savants qu’il faut pour définir la visée de l’exercice et sa problématique. Tous les mots que tu connais plus et c’est pour ça que t’es pas inspecteur.
– Le sujet… Transformez ce passage de façon à expliquer le naufrage par des causes naturelles et non plus divines.
– Des questions ?
S’il y a la moindre trace d’un Jordan ou d’un Steven dans la classe, c’est le moment de les observer du coin de l’œil : s’ils ont compris, toute la classe a compris.
La tête baissée sur leurs copies, ils se mettent au travail. Je circule consciencieusement entre les élèves qui pourraient avoir des difficultés.
Et je pourrais presque m’ennuyer à mon tour si la surveillance des enfants c’était pas ma grande passion.
Mais Zeus est venu à mon secours, et une question providentielle est arrivée jusqu’à moi.
– Oui Camil… une question ?
– Mais monsieur… euh
Je vois que ça s’agite dans sa tête, mais on est à l’école pour ça, donc je vais pas achever la séance de torture comme ça. C’est le sujet qui semble lui poser problème : comment remplacer les dieux par des causes naturelles. Du mal à imaginer une tempête ? Brainstorming, tempête dans un cerveau, c’est maintenant, c’est sous mes yeux. Les marins connaissent la tempête, moi j’aurai vu Camil devant sa copie.
– … mais les dieux… ILS EXISTENT !
– …