Archives pour l'étiquette littérature

« quand c’est dur d’être femme, ça devient dur aussi d’être homme »

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L’auteur de Syngué Sabour aurait pu avoir la lourdeur des hommes qu’il dénonce, il n’en est rien. Dans un retournement du roman qu’on ne dévoilera pas (trop tard?), il parvient à attirer la compassion sur ces guerriers, qu’on imagine afghans, ignorants de la sensualité, prisonniers de leur violence.

« Oh, ma syngué sabour, quand c’est dur d’être femme, ça devient dur aussi d’être homme ! »

L’auteur a d’ailleurs lu-même porté son roman à l’écran avec l’aide de Jean-Claude Carrière :

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« Dans cet hommage à la beauté de la guerre… »

Iliade Baricco
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Dans cet hommage à la beauté de la guerre, l’Iliade nous oblige à nous rappeler une chose gênante, mais inexorablement vraie : pendant des millénaires, la guerre a été, pour les hommes, la circonstance où l’intensité – la beauté – de la vie s’exprimait dans toute sa puissance et sa vérité. Elle était à peu près la seule possibilité de changer son destin, pour trouver la vérité sur soi, pour accéder à une haute conscience éthique. En contraste avec les émotions anémiées de la vie, et le statut moral médiocre du quotidien, la guerre remettait le monde en mouvement et jetait les individus au-delà des frontières habituelles, en un lieu de l’âme qui devait leur sembler, enfin, le point d’accostage de toutes les quêtes et de tous les désirs. Je ne parle pas de temps lointains et barbares : il y a seulement quelques années, des intellectuels raffinés comme Wittgenstein et Gadda cherchèrent avec obstination la première ligne, le front, dans une guerre inhumaine, avec la conviction que là seulement ils seraient confrontés à eux-mêmes. Ce n’étaient en rien des individus faibles, ou privés de moyens et de culture. Pourtant, comme en témoigne leur journal intime, ils vivaient encore dans la conviction que cette expérience limite – la réalité atroce du combat mortel – pouvait leur donner ce que la vie quotidienne n’était pas en mesure d’exprimer. Dans cette conviction qui était la leur se reflète le visage d’une civilisation, jamais morte, pour qui la guerre demeurait le cœur ardent de l’expérience humaine, le moteur de tout devenir. Aujourd’hui encore, en des temps où pour la plus grande partie de l’humanité l’hypothèse de partir à la bataille est plus ou moins une hypothèse absurde, on continue, avec des guerres menées par procuration à travers le corps des soldats d’une armée de métier, d’alimenter le vieux brasier de l’esprit guerrier, trahissant une incapacité fondamentale à trouver, dans la vie, un sens qui puisse se passer de ce moment de vérité. La fierté masculine perceptible dont se sont accompagnées, en Occident comme dans le monde islamique, les dernières exhibitions guerrières y fait reconnaître un instinct que le choc des guerres du XXe siècle à l’évidence n’a pas endormi. L’Iliade racontait ce système de pensée et cette manière de sentir, en les rassemblant sous un même signe synthétique et parfait : la beauté. La beauté de la guerre – dans ses moindres détails – dit sa centralité dans l’expérience humaine : elle transmet l’idée qu’il n’y a rien d’autre, dans l’expérience humaine, pour exister vraiment.

Ce que suggère peut-être l’Iliade, c’est qu’aucun pacifisme, aujourd’hui, ne doit oublier, ou nier cette beauté : faire comme si elle n’avait jamais existé. Dire et enseigner que la guerre est un enfer, et s’arrêter là, est un mensonge dangereux. Aussi atroce que cela paraisse, il est nécessaire de se rappeler que la guerre est un enfer, oui : mais beau. Depuis toujours, les hommes s’y jettent comme des phalènes attirées par la lumière mortelle du feu. Aucune peur, aucune horreur de soi, n’a pu les tenir éloignés des flammes : parce qu’ils y ont toujours trouvé la seule possibilité de racheter la pénombre de la vie. Aussi la tâche d’un vrai pacifisme, aujourd’hui, devrait être non tant de diaboliser la guerre à l’extrême, que de comprendre que c’est uniquement quand nous serons capables d’une autre beauté que nous pourrons nous passer de celle que la guerre depuis toujours nous offre. Construire une autre beauté, c’est peut-être la seule voie vers une paix vraie. Prouver que nous sommes capables d’éclairer la pénombre de l’existence, sans recourir au feu de la guerre. Donner un sens, fort, aux choses, sans devoir les amener sous la lumière, aveuglante, de la mort. Pouvoir changer notre propre destin sans devoir nous emparer de celui d’un autre ; réussir à mettre en mouvement l’argent et la richesse sans devoir recourir à la violence ; trouver une dimension éthique, y compris très haute, sans devoir aller la chercher dans les marges de la mort ; nous confronter à nous-mêmes dans l’intensité d’un lieu et d’un moment qui ne soit pas une tranchée ; connaître l’émotion, même la plus vertigineuse, sans devoir recourir au dopage de la guerre ou à la méthadone des petites violences quotidiennes. Une autre beauté, si je me fais bien comprendre.

Alessandro Baricco écrivit ces lignes en 2004 à l’occasion de sa réécriture de l’Iliade d’Homère. L’attrait pour une violence privée du fard hollywoodien conduit encore quelques enfants perdus, faute d’avoir trouvé « une autre beauté » à aller tenter d’exister dans l’ivresse de l’horreur, hier dans les Balkans, aujourd’hui à Daesh.

Les prophéties de Michel Houellebecq

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Il y a un génie de l’édition comme il y a un génie des Lettres. Quand on n’a pas le second, le premier est bien utile.

Le dernier Houellebecq est sans doute son roman le moins inspiré, mais assurément l’un des mieux vendus, y compris au-delà de nos frontières, l’Italie et l’Allemagne affichent de surprenants chiffres de ventes. En France le succès du roman a largement été le résultat de la controverse suscitée avant même sa sortie. Le secret de cette controverse appartient à sa maison d’édition. Les premiers journalistes à avoir reçu (l’ont-ils seulement lu ?) le roman en avant-première ont-ils été guidés dans leur lecture par un dossier de presse qui appelait à la polémique ? Mystère.

On connait surtout les critiques de Michel Houellebecq à l’égard de l’islam extraites d’un entretien au Monde (2 et 3 septembre 2001) « La religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré, effondré ». Cette fois c’est la prophétie de  Houellebecq qui semble avoir attiré l’attention du public. L’islam parviendrait, selon ce roman d’anticipation, à s’imposer en France. Pourtant dans un précédent roman d’anticipation mieux inspiré La Possibilité d’une île, autre roman d’anticipation, l’auteur prédisait exactement l’inverse : la chute de l’islam en Occident.

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La chute de l’islam en Occident rappelle en fait curieusement celle, quelques décennies plus tôt, du communisme : dans l’un et l’autre cas, le phénomène de reflux devait naître dans les pays d’origine et balayer en quelques années les organisations, pourtant puissantes et richissimes, mises sur pied dans les pays d’accueil. Lorsque les pays arabes, après des années d’un travail de sape fait essentiellement de connexions Internet clandestines et de téléchargement de produits culturels décadents, purent enfin accéder à un mode de vie basé sur la consommation de masse, la liberté sexuelle et les loisirs, l’engouement des populations fut aussi intense et aussi vif qu’il l’avait été, un demi-siècle plus tôt, dans les pays communistes. Le mouvement partit, comme souvent dans l’histoire humaine, de la Palestine, plus précisément d’un refus soudain des jeunes filles palestiniennes de limiter leur existence à la procréation répétée de futurs djihadistes, et de leur désir de profiter de la liberté de mœurs qui était celle de leurs voisines israéliennes. En quelques années, la mutation, portée par la musique techno (comme l’attraction pour le monde capitaliste l’avait été quelques années plus tôt par le rock, et avec une efficacité encore accrue par l’usage du réseau) se répandit à l’ensemble des pays arabes, qui eurent à faire face à une révolte massive de la jeunesse, et ne purent évidemment y parvenir. Il devint alors parfaitement clair, aux yeux des populations occidentales, que les pays musulmans n’avaient été maintenus dans leur foi primitive que par l’ignorance et la contrainte ; privés de leur base arrière, les mouvements islamistes occidentaux s’effondrèrent d’un seul coup

D’autres passages de La Possibilité d’une île sont beaucoup plus violents à l’égard de l’islam sans pour autant qu’une polémique n’éclate à l’époque

La seule prophétie de Michel Houellebecq qui ait approché la réalité concerne une vague de suicides dans la population du 3ème âge centrée sur le corps et l’apparence qui ne supporterait pas les effets du vieillissement. Des hôtels parisiens ont, depuis la sortie du roman, été le théâtre de suicides d’octogénaires en couple1.

photo : Tribune de Genève