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L’ère du doute… mais jusqu’au bout

La salle était pleine le samedi 1 décembre aux Assises de l’écosocialisme organisées par le Parti de gauche (PG) dont Jean-Luc Mélenchon, le coprésident, assurait la fermeture des débats.

Des interventions de qualité, telles celles de Jacques Généreux, Henri Peña-Ruiz, ou François Delapierre, mais plus la journée avançait, plus un malaise persistant s’installa. Certains intervenants ont délaissé l’idée d’éducation populaire, l’ambition d’élever le citoyen pour se laisser aller à la manipulation de l’assemblée à l’aide de symboles qui font immanquablement plus réagir que penser. Notre-Dame-des-Landes était ainsi brandi comme symbole de toutes les luttes, économisant à l’intervenant démonstrations et raisonnements.

J’aimerais examiner la critique du projet d’Aéroport du Grand Ouest à la lumière des discours et idées entendus ce jour-là.

Projet archaïque – Si l’on en est réduit à utiliser un tel argument, alors la bataille culturelle gramscienne est perdue. On ne juge pas du bien-fondé ou de la cohérence d’un projet à sa date de naissance. Dans le champ politique le mot « archaïsme » appartient à la culture des néo-conservateurs jugeant les travaux du Conseil National de la Résistance dépassés ; comment l’utiliser aujourd’hui sans céder sur le terrain de la culture politique ? Notre République vieille de deux siècles serait-elle archaïque ? S’envoler à l’autre bout du monde partir à la découverte de l’autre n’est pas plus archaïque. À moins de décider que la découverte de l’Amérique du Sud tant évoquée ce soir-là ne soit facilitée aux parisiens (Ne parliez-vous pas d’égalité de tous sur le territoire Éric Coquerel ?), les citoyens de l’ouest de la France ont aussi le droit de voyager sans passer par Paris.

Journalistes parisiens – « 80% – c’est la part de cartes de presse qui se trouvent à Paris » rappelait justement François Ruffin lors d’une table ronde. Dans ces conditions, comment parvenir à saisir l’incongruité de cars qui font l’aller-retour Paris – Notre-Dame-des-Landes pour aller manifester ? Que des nantais aillent manifester à Montreuil (l’actuel aéroport de Nantes se trouve également aux portes du périphérique) pour y construire un aéroport afin de libérer les terres agricoles de Roissy, vous eût-il paru plus choquant ? C’est pourtant à peu près ce qui s’est déroulé ce 17 novembre 2012 sans que cela semble questionner plus que cela ces 80% de journalistes. Enfin, combien des journalistes présents à Notre-Dame-des-Landes ont-ils poussé leur enquête jusque dans la zone de bruit à Nantes ? Les journalistes manquent parfois de courage pour aller dans les zones où l’on s’ennuie tout simplement, sans lacrymos, ni CRS.

Méconnaissance du milieu agricole – C’est ce qui a été soulevé à juste titre, toujours par ce même journaliste qui a effectué une enquête sur l’entreprise Doux. Le public vacille constamment entre idéalisation et répulsion pour le milieu agricole. Idéalisation pour une profession au contact du Paradis perdu : la Nature ; au risque d’adopter parfois des accents pétainistes « La terre, elle, ne ment pas », et oubliant parfois que les agriculteurs de Notre-Dame-des-Landes n’ont jamais été portés sur le bio. Répulsion pour « ces gens-là qui votent aux 3/4 à droite » (dixit un spectateur posant une question lors des tables rondes). Entre ces deux extrêmes, le monde agricole continue d’être largement fantasmé, et ceux qui découvrent aujourd’hui la magie des zones humides seront les mêmes à chanter demain les beautés des vertes prairies transalpines entre Lyon et Turin sans jamais y avoir posé les pieds.

Priorité des luttes – Si le transport représente une part importante des rejets de CO2 (34%), il est urgent d’agir sur sa diminution. En revanche lorsque l’on sait que le transport aérien compte pour 3,3% des émissions du secteur, on peut douter de la priorité à se battre contre les avions lorsque les mêmes voitures qui s’étaient déplacées pour manifester à Notre-Dame-des-Landes participent au transport routier qui compte pour 93,6% des rejets. Les solutions sont plutôt à trouver, comme nous l’indiquait Martine Billard, du côté de l’aménagement du territoire en limitant l’étalement urbain. À Nantes les nouveaux arrivants sont obligés de s’installer en 3e ou 4e couronne alors que l’actuel aéroport se trouve aux portes sud-ouest du périphérique et empêche toute nouvelle zone de construction. Difficile là encore de communiquer sur le sujet aussi simplement qu’avec un symbole comme Notre-Dame-des-Landes. Comme l’ont souligné certains intervenants, nous aurions été mieux inspirés en soutenant les cheminots en 2010 dans leur combat en faveur du fret SNCF. Pour aller plus loin dans une optique internationaliste, il n’est pas interdit d’essayer de sensibiliser l’opinion en Chine et aux États-Unis responsables de 42,2% des émissions mondiales de CO2.

Légalité/légitimité – Le discours sur la légitimité des activistes face à la légalité de l’État fait florès derrière les micros devant des assemblées bien sages. Mon esprit critique se fait très bien à ces débats philosophiques, en revanche mon esprit petit bourgeois s’offusque un peu lorsque la grange d’un agriculteur qui a porté plainte contre un activiste prend feu1 ou que l’on se « défend » avec des cocktails Molotov qualifiés de légitimes. Les violences de l’extrême-droite lors de manifestations contre le mariage pour tous ont été condamnées par les partis de gauche, celles-ci doivent l’être également. Les politiques doivent tenir compte des éventuelles répercussions de leurs discours sur le terrain.

Suspicions – Le préfet qui a préparé l’avis d’appel public à la concurrence pour la construction de l’aéroport (et non signé la déclaration d’utilité publique comme parfois affirmé) est depuis parti à la Cour des comptes avant de rejoindre Vinci2. Ce n’est, hélas, ni la première ni la dernière fois qu’un haut fonctionnaire délaisse l’intérêt général et le service de la République pour rejoindre un groupe qu’il a parfois contribué à privatiser. Mais l’esprit critique et le doute ne doivent pas s’arrêter là. Un rapport « indépendant » commandé par Vinci pour affirmer la nécessité d’un nouvel aéroport aurait-il eu le moindre poids ? Non. Pourquoi alors prêter davantage de crédit à un rapport commandé par une association militant contre l’aéroport, dont les seules contributions et informations ont été apportées par… les opposants à l’aéroport. Continuons dans cette logique de suspicion généralisée. F. Verchère, à la tête des élus contre le déménagement de l’aéroport, est-elle l’élue d’une des communes concernées par les expropriations à Notre-Dame-des-Landes ? Non… elle fut élue maire sous l’étiquette socialiste à Bouguenais… ville qui accueille l’actuel aéroport. Si vous devez exercer votre esprit critique, ne vous arrêtez pas à mi-chemin.

L’intérêt général – Ce pour quoi il me semble qu’on a une sensibilité de gauche, le désir de faire passer l’intérêt de la collectivité avant l’intérêt particulier. 42000 citoyens sont aujourd’hui touchés par le Plan d’Exposition au Bruit. Avec le nouvel Aéroport du Grand Ouest, ce seront 845 personnes concernées. À entendre Jacques Généreux lors des Assises parler de dissociété, on pouvait penser que les activistes de Notre-Dame-des-Landes ne sont que le pur produit de notre société néo-libérale, un groupe qui se veut autonome sans avoir à prendre en compte comment vivre bien, pas seulement à une petite centaine dans des cabanes sur quelques hectares, mais tous ensemble. Ils ne font que reproduire une logique communautaire, sans vouloir participer au jeu politique et citoyen français. Rappelons que les activistes ne voulaient voir aucun drapeau politique lors des manifestations et que le député vert local a eu sa permanence vandalisée. Toujours lors de ces Assises de l’écosocialisme, j’ai pu visiter le village associatif qui se tenait à côté des débats. Anti-OGM, Anti-Nucléaire, se côtoyaient. Tous avaient en commun la sentence : « Le risque zéro n’existe pas ». Soit, pourquoi accepte-t-on dans ce cas de faire courir un risque à Nantes, la seule ville française dont on survole le centre lors de la phase finale d’atterrissage ?

L’écosystème humain – Jean-Luc Mélenchon et François Delapierre ont été bien inspirés de prendre leurs distances par l’ironie avec ceux qui voudraient accorder des Droits à la nature ou à l’eau : « Le droit est culturel, fait par les hommes ». Le sérieux aurait commandé que les envolées lyriques sur Notre-Dame-des-Landes soient traitées avec la même distance. Enfin, un passage du discours m’a laissé espérer qu’à l’avenir le parti de gauche parlerait davantage aménagement du territoire, télétravail et transports que défense de cabanes en bois :

Nous ne défendons pas la nature, mais l’écosystème humain

Un symbole tel que Notre-Dame-des-Landes est peut-être fédérateur, mais laisse courir le risque à terme de laisser apparaître un hiatus entrée théorie et engagement politique.

[Complément] Le centre-ville est survolé à très basse altitude une minute seulement avant le « toucher de roues ». 1 km. sépare le périphérique du seuil de la piste


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[Mise à jour]

« trop coûteux » – Certains m’ont reproché de ne pas avoir répondu à cette critique. C’est vrai, je n’ai pas traité ce point, et pour une bonne raison : je n’ai pas entendu cette critique à gauche. Dans le cadre d’une lutte contre l’austérité un New Deal se fait toujours par des investissements d’infrastructure à l’intérieur du pays, ce qui stimule l’activité sans creuser la balance commerciale extérieure. J’ai bien entendu l’air c’est du « trop coûteux », mais en creusant un peu les mêmes chantaient aussi le refrain « politiques, tous les mêmes, fonctionnaires, trop payés ».
personnalisation du débat – Un des vices de la Ve République ? « petit politicien de province » « Ayrault-porc ». L’auteur de la première invective s’est maladroitement ravisé. Avis aux poètes manifestants : Jacques Auxiette, président de la région Pays de Loire, rime avec quéquette et toilettes, au choix. Et vivement la VIe République…

Les autres articles du blog consacrés à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes : ici