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L’Opéra de quat’sous à Tours : des gueux trop propres et trop polis

brechtQuarante ans que L’Opéra de quat’sous n’avait pas été représenté sur la scène du Grand théâtre de Tours. Depuis, notre lecture de l’œuvre de Bertolt Brecht et Kurt Weill (livret et musique) n’a cessé d’évoluer.

Invariablement revient la fameuse distanciation que des étudiantes étaient venues, pressées par leur professeur, débusquer dans le jeu des acteurs. Le texte ne fait pas mystère de la distance que Brecht veut imposer entre la fable théâtrale et le spectateur à travers la célèbre adresse :

Afin que vous voyiez, à l’opéra au moins,
La pitié l’emporter sur le droit,
Et parce que nous vous voulons du bien,
Voici qu’arrive le héraut du roi !

Mais Bernard Pisani, dans sa mise en scène, a pris le parti du (trop ?) sérieux et les acteurs cherchent davantage la belle note que le beau jeu. C’est oublier que L’Opéra de quat’sous est un anti-opéra comme Jacques le fataliste était un anti-roman. Et si le texte, et la musique à sa façon, participent à la mise en cause de l’opéra bourgeois et de ses codes, on aurait pu attendre que les acteurs, encouragés par le metteur en scène, bousculent joyeusement les habitudes des spectateurs. Il n’en a rien été, malheureusement.

Voilà ce que nous aurions pu voir, si l’œuvre avait été jouée davantage avec le souci du jeu des acteurs que de la note juste : Ensemble Modern conduit par Nacho de Paz, Francfort, 2007

Si les étudiantes ont dû avoir quelque mal à trouver du grain à moudre pour leur exposé sur la distanciation, en revanche le public a sans doute pu croire que le metteur en scène avait pris des libertés avec le texte tant la critique des banques prend un tour étonnamment moderne dans la bouche des acteurs :

Qu’est-ce qu’un passe-partout, comparé à une société anonyme ? Qu’est-ce que le cambriolage d’une banque comparé à la fondation d’une banque ? Qu’est-ce que tuer un homme de ses mains comparé à tuer un homme au travail ?

Si l’actualité fait toujours résonner le texte, il ne devait sans doute pas en être de même en 2007, à l’aube de la crise financière. À Francfort, lors de la représentation (dont un extrait est disponible plus haut) ces lignes furent simplement passées à la trappe… Peut-être était-il encore un peu tôt…

Pour finir, une des nombreuses reprises d’un des morceaux de l’opéra, l’un des plus connus, «Jenny des pirates» par Nina Simone :

Image : portrait de Brecht Shubnum Gill/Flickr

Pour une Jeanne d’Arc révolutionnaire et résistante

jeanne d arc de titouan lamazouDroite et extrême-droite se disputent successivement les faveurs des électeurs et de Jeanne d’Arc. Ils voudraient voir ce symbole, drapée de leurs valeurs nationalistes. Il est bon de rappeler que Bertolt Brecht s’était également emparé du personnage pour en faire une figure de la résistance.

Une première fois dans Sainte Jeanne des abattoirs, pièce écrite en 1929-31 dans laquelle Jeanne Dark, lieutenant des Chapeaux noirs, ouvrière dans les abattoirs de Chicago, affronte courtiers et spéculateurs. Si elle résiste face à la finance et aux marchands, elle s’oppose également à tout providentialisme religieux.

C’est pourquoi si en bas quelqu’un dit
Qu’il existe un Dieu qui, bien qu’invisible,
Peut cependant vous secourir,
Celui-là, il faut lui cogner le crâne sur le pavé
Jusqu’à ce qu’il en crève.
[…]
De même ceux qui vous diront que vous pouvez moralement vous élever
En gardant vos pieds plantés dans la boue, eux aussi
Il faut sur le pavé cogner leur crâne.
Nul recours que la force, où la force fait loi.
L’homme est le seul recours, là où vivent des hommes.

Un peu plus d’une dizaine d’années plus tard, durant la guerre, le personnage sera à nouveau évoqué dans Les Visions de Simone Machard, écrit en 1941-43. L’intrigue, calquée sur celle de l’histoire de Jeanne d’Arc, fait d’une adolescente une figure de la résistance contre les nazis.

Bertolt Brecht revient à Jeanne d’Arc une troisième fois en 1952 dans une adaptation pour la scène de la pièce radiophonique d’Anna Seghers : Le procès de Jeanne d’Arc à Rouen, 1431

La pièce a le mérite de résumer assez justement les rebondissements du procès. Mais Brecht recontextualise la pièce en faisant de l’évêque de Beauvais une figure de la collaboration et de Jeanne d’Arc la voix du peuple qui fait preuve d’abnégation.

Eh bien, ça s’est passé comme ça : d’abord elle a précédé le peuple contre l’ennemi, et c’est ainsi qu’elle a été prise. Et alors qu’elle moisissait dans sa tour à Rouen, elle n’a plus rien entendu de nous, et elle a faibli, comme toi et moi. Elle s’est même rétractée. Mais alors qu’elle s’était rétractée, les petites gens de Rouen se sont tellement fâchés à cause d’elle qu’ils ont cassé la figure aux Anglais sur le port. Elle l’a appris, personne ne sait comment, et elle a retrouvé courage. Elle s’est rendu compte que le tribunal n’est pas un champ de bataille plus mauvais que les tranchées devant Orléans. Et ainsi elle a fait de sa plus grande défaite notre plus grande victoire. Quand sa bouche s’est tue, sa voix a été entendue.

Cette Jeanne Dark révolutionnaire et cette Jeanne d’Arc résistante mériteraient davantage de visibilité que la Jeanne nationaliste fêtée le 1er mai par Jean-Marie, Marine et ses sbires

Image : portrait de Jeanne d’Arc de Titouan Lamazou, inspiré par la chanteuse Natasha Lejeune. Exposition Héroïnes du 26 novembre 2011 au 11 mars 2012 à la Cité Royale de Loches