Archives pour l'étiquette Gustave Flaubert

Silence ça pousse grave de travers

Bouvard et Pécuchet ont deux atouts :
1 – une bibliothèque bien fournie pour piocher idées et conseils
2 – ils n’ont peur de rien, surtout pas du ridicule
Quand les deux compères s’attaquent à l’art du jardinage, ils ne vont pas se contenter des conseils de Silence, Nicolas le jardinier qui pousse, ils vont consulter Le manuel de l’architecte des jardins de Boitard

L’auteur les divise en une infinité de genres. Il y a, d’abord, le genre mélancolique et romantique, qui se signale par des immortelles, des ruines, des tombeaux, et un « ex-voto à la vierge, indiquant la place où un seigneur est tombé sous le fer d’un assassin ». On compose le genre terrible avec des rocs suspendus, des arbres fracassés, des cabanes incendiées ; le genre exotique, en plantant des cierges du Pérou « pour faire naître des souvenirs à un colon ou à un voyageur ». Le genre grave doit offrir, comme Ermenonville, un temple à la philosophie. Les obélisques et les arcs de triomphe caractérisent le genre majestueux ; de la mousse et des grottes, le genre mystérieux ; un lac, le genre rêveur. Il y a même le genre fantastique, dont le plus beau spécimen se voyait naguère dans un jardin wurtembergeois — car on y rencontrait successivement un sanglier, un ermite, plusieurs sépulcres, et une barque se détachant d’elle-même du rivage, pour vous conduire dans un boudoir où des jets d’eau vous inondaient quand on se posait sur le sofa.
Devant cet horizon de merveilles, Bouvard et Pécuchet eurent comme un éblouissement. Le genre fantastique leur parut réservé aux princes. Le temple à la philosophie serait encombrant. L’ex-voto à la madone n’aurait pas de signification, vu le manque d’assassins ; et, tant pis pour les colons et les voyageurs, les plantes américaines coûtaient trop cher. Mais les rocs étaient possibles, comme les arbres fracassés, les immortelles et la mousse, et dans un enthousiasme progressif, après beaucoup de tâtonnements, avec l’aide d’un seul valet et pour une somme minime, ils se fabriquèrent une résidence qui n’avait pas d’analogue dans tout le département.
[…]
Pécuchet fit un signe, les rideaux s’ouvrirent et le jardin apparut.
C’était, dans le crépuscule, quelque chose d’effrayant. Le rocher, comme une montagne, occupait le gazon, le tombeau faisait un cube au milieu des épinards, le pont vénitien un accent circonflexe par-dessus les haricots, et la cabane, au delà, une grande tache noire, car ils avaient incendié son toit de paille pour la rendre plus poétique. Les ifs, en forme de cerfs ou de fauteuils, se suivaient jusqu’à l’arbre foudroyé, qui s’étendait transversalement de la charmille à la tonnelle, où des pommes d’amour pendaient comme des stalactites. Un tournesol, çà et là, étalait son disque jaune. La pagode chinoise, peinte en rouge, semblait un phare sur le vigneau. Les becs des paons, frappés par le soleil, se renvoyaient des feux, et derrière la claire-voie, débarrassée de ses planches, la campagne toute plate terminait l’horizon.
Devant l’étonnement de leurs convives, Bouvard et Pécuchet ressentirent une véritable jouissance.
Mme Bordin surtout admira les paons ; mais le tombeau ne fut pas compris, ni la cabane incendiée, ni le mur de ruines. Puis chacun, à tour de rôle, passa sur le pont. Pour emplir le bassin, Bouvard et Pécuchet avaient charrié de l’eau pendant toute la matinée. Elle avait fui entre les pierres du fond, mal jointes, et de la vase les recouvrait.

Bouvard et Pécuchet, Flaubert

Comment éloigner limaces et humains de votre jardin

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Les conseils du jour pour obtenir le jardin fétide de vos rêves qui éloignera limaces et visiteurs :

Dans la fosse aux composts furent entassés des branchages, du sang, des boyaux, des plumes, tout ce qu’il pouvait découvrir. Il employa la liqueur belge, le lizier suisse, la lessive, des harengs saurs, du varech, des chiffons, fit venir du guano, tâcha d’en fabriquer, et, poussant jusqu’au bout ses principes, ne tolérait pas qu’on perdît l’urine ; il supprima les lieux d’aisances. On apportait dans sa cour des cadavres d’animaux, dont il fumait ses terres. Leurs charognes dépecées parsemaient la campagne. Bouvard souriait au milieu de cette infection. Une pompe installée dans un tombereau crachait du purin sur les récoltes. À ceux qui avaient l’air dégoûté, il disait :
— Mais c’est de l’or ! c’est de l’or !

Bouvard et Pécuchet, Flaubert

Du PC à la tablette, de la poétique à la critique

Les choix technologiques des constructeurs informatiques viennent confirmer une tendance qui dépasse les enjeux du secteur : on lit plus facilement qu’on écrit, on consomme plus que l’on ne produit.

Le tablettes supplantent les portables qui ont supplanté les PC. La technologie s’adapte à nos pratiques culturelles en même temps qu’elle les influence : les tablettes sont davantage conçues pour la lecture que pour l’écriture.
Entre production et consommation, le curseur change de position au fil des générations.
Gérard Genette souligne dans Figures, à quel point le destin d’un élève comme Flaubert, fin XIXe, n’avait rien d’extraordinaire. Il pouvait facilement faire de l’écriture sa profession : l’école l’y avait formé. Aujourd’hui l’école forme davantage au commentaire, à la critique (au sens littéraire) qu’à la poétique (production)
Les technologies prennent acte de ce fait mais encouragent également ce mouvement.
Dans un foyer, les technologies sont présentes sous des formes multiples (du PC au smartphone), pour des usages évidemment complémentaires, mais leurs évolutions n’en révèlent pas moins une demande accrue pour les technologies privilégiant la lecture et le commentaire – interventions courtes sur les réseaux sociaux –
Reste à savoir si les technologies s’adaptent seulement à nos pratiques culturelles ou si elles n’impriment pas des changements plus profonds à nos structures éducatives.