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Qui influence Marine Le Pen : son père ou le cinéma ?

On prête à Jean-Marie Le Pen de l’influence sur sa fille, Marine Le Pen, au sujet de sa récente sortie sur la torture :

Et dans les cas où une « bombe – tic-tac tic-tac tic-tac – doit exploser dans une heure ou deux et accessoirement peut faire 200 ou 300 victimes civiles », « il est utile de faire parler la personne »

Possible que la fille ait été influencée par le père qui affirmait encore en 1987 au Monde :

« S’il faut torturer un homme pour en sauver cent, user de violences pour découvrir un nid de bombes, la torture est inévitable. »

Une chose est sûre son père ne lui a lu ni Les Essais de Montaigne (« La douleur force à mentir même des innocents » 1)   ni Les séquéstrés d’Altona de Jean-Paul Sartre qui parlait en filigrane de la guerre d’Algérie 2 .

En revanche ce goût pour la torture aurait pu lui provenir de la lecture de Marguerite Duras (Dans La douleur, elle ordonne de faire pleuvoir les coups sur un homme pour poser une question dont qu’elle connaissait déjà la réponse : l’homme était un collaborateur. Elle confirmera les faits dans une interview accordée à Laure Adler).

Mais bien plus que chez Marguerite Duras ou son père – même chez les Le Pen on voit mal le père de famille conter sa guerre d’Algérie le dimanche à table – il suffit d’aller puiser dans la culture populaire américaine pour trouver des justifications à la torture.

Unthinkable, ou No Limit dans la version française, date de 2010, l’Amérique est alors en plein Guantanamo. Le film pose la question de l’utilisation de la torture. Le scénario reprend mot pour mot le discours de Marine Le Pen : le fameux « tic-tac-tic-tac » de la bombe prête à exploser et le terroriste qu’on doit obliger à parler pour épargner la vie de milliers de civils.

Le dernier plan de No Limit fait apparaître une bombe et son compte-à-rebours… « tic-tac-tic-tac ». Entre-temps l’agent désigné pour torturer le terroriste a été empêché d’accomplir sa mission par des collègues soucieux de l’éthique des services de renseignement. Ce film de l’ère Guantanamo donne sa réponse à l’utilisation ou non de la torture.

Reste à savoir si Marine Le Pen a été plus sensible aux leçons de son père ou à l’idéologie en vogue à Hollywood en 2010. Le sévère rapport du sénat américain sur la torture à Guantánamo devrait sensiblement faire évoluer Hollywood sur le sujet.

photo : Hans Jesus Wurst
  1.  Essais, Montaigne : Livre second, chapitre V

    C’est une dangereuse invention que celle des gehennes, et semble que ce soit plustost un essay de patience que de verité. Et celuy qui les peut souffrir, cache la verité, et celuy qui ne les peut souffrir. Car pourquoy la douleur me fera elle plustost confesser ce qui en est, qu’elle ne me forcera de dire ce qui n’est pas ? Et au rebours, si celuy qui n’a pas faict ce dequoy on l’accuse, est assez patient pour supporter ces tourments, pourquoy ne le sera celuy qui l’a faict, un si beau guerdon, que de la vie, luy estant proposé ? Je pense que le fondement de cette invention, vient de la consideration de l’effort de la conscience. Car au coulpable il semble qu’elle aide à la torture pour luy faire confesser sa faute, et qu’elle l’affoiblisse : et de l’autre part qu’elle fortifie l’innocent contre la torture. Pour dire vray, c’est un moyen plein d’incertitude et de danger.

    Que ne diroit on, que ne feroit on pour fuyr à si griefves douleurs ?

    Etiam innocentes cogit mentiri dolor. (La souffrance force à mentir même des innocents)

    D’où il advient, que celuy que le juge a gehenné pour ne le faire mourir innocent, il le face mourir et innocent et gehenné. Mille et mille en ont chargé leur teste de faulces confessions.

  2.  Les séquéstrés d’Altona Jean-Paul Sartre Acte V, scène III

    La bête se cachait, nous surprenions son regard, tout à coup, dans les yeux intimes de nos prochains; alors nous frappions : légitime @ailespourlouestdéfense préventive. J’ai surpris la bête, j’ai frappé, un homme est tombé, dans ses yeux mourants j’ai vu la bête, j’ai frappé, un homme est tombé, dans ses yeux mourants j’ai vu la bête, toujours vivante, moi.

Éric Zemmour au Front de Gauche

Front-de-gauche-Front-nationalLe sondage réalisé par l’IFOP sur l’adhésion des français aux thèses développées par Éric Zemmour vient vérifier certaines informations et révéler certains paradoxes.

Avec toutes les précautions et réserves possibles concernant les sondages, il semble que les idées d’Éric Zemmour soient plus populaires que le personnage, que la sociologie des sympathisants FN n’ait pas beaucoup évolué depuis les dernières élections et que les propos de comptoir (« On ne peut plus rien dire sans se faire traiter de raciste ») continuent sans surprise d’inspirer les polémistes.

Le paradoxe apparent révélé par ce sondage est que le Front de Gauche qui se voulait le fer de lance du combat contre le Front National dans une stratégie du Front contre Front, semble de plus en plus perméable aux idées de l’extrême-droite. Les idées d’Éric Zemmour sont en effet davantage partagées par les sympathisants du Front de Gauche que par les sympathisants du Parti Socialiste.

Pour certains ce paradoxe ne fera que confirmer l’expansion de la galaxie rouge-brune dans le paysage politique français.

photo : Reuters

Intellectuels de gauche : plus à l’aise dans l’opposition ?

Les intellectuels de gauche n’aiment ni le pouvoir, ni la gauche au pouvoir semble-t-il. Tiraillés entre exigence critique et soutien poli, certains désertent provisoirement les débats publics, quand d’autres virent plus radicalement vers d’autres horizons politiques.

Roland Barthes, Emmanuel Todd et Jacques Sapir sont chacun dans leurs domaines les représentants de cette gauche plus embarrassée que réjouie de ne plus appartenir à l’opposition. Leurs parcours intellectuels et politiques sans être emblématiques de l’intelligentsia française, témoignent de ses états d’âme ou de ses retournements.

Roland Barthes et la parenthèse marocaine

Barthes-Mythologies
Commander

En 68, soufflait un petit vent de de révolution que Roland Barthes et ses Mythologies, oeuvre culte de dénonciation des valeurs bourgeoises,  avait contribué à attiser. Mais les répercussions sociales qui s’ensuivirent ne retinrent pas l’intellectuel : Roland Barthes préféra prendre ses distances et filer de l’autre côté de la Méditerranée, au Maroc, où il partit enseigner de 69 à 70 dans l’université de Rabat.

Prendre du champ, c’est une solution pour ne plus prendre part aux querelles idéologiques du moment, laisser le flot des événements passer loin de soi. Antoine Compagnon classera Roland Barthes du côté des antimodernes. Pas conservateur ou réactionnaire, simplement antimoderne. « Les antimodernes ont donné la liberté aux modernes » note Antoine Compagnon. Roland Barthes « à l’arrière-garde de l’avant-garde » où il aimait se situer, aura contribué à la formation de l’esprit de 68 mais n’y aura pas pris part.

 Emmanuel Todd l’abstentionniste

Emmanuel_ToddEmmanuel Todd est souvent mis en avant comme le prophète de la fin de l’URSS (en creusant un peu, d’autres intellectuels l’avaient également prédit – notamment Carrère d’Encausse – sans en faire une marque de fabrique). On fait depuis appel à lui comme à la Pythie pour pronostiquer l’avenir politique de l’Europe. Si l’on en croit ses derniers oracles l’euro ne devait pas survivre à 20111 et le FN ne ferait plus parler de lui en 20122… La machine semble s’être enrayée.

Emmanuel Todd n’a pas pris ses distances avec l’actualité européenne et commente toujours les soubresauts de la  politique.

À la veille des élections européennes qui allait voir le Front National remporter des scores européens, E. Todd déclarait qu’il n’irait pas voter pour « dénoncer le Front National en mettant en évidence son appartenance au système » 3. Comprenne qui pourra

Jacques Sapir, de l’autre côté du miroir

jacquessapirÉconomiste et russophile, soutien de Jean-Luc Mélenchon aux présidentielles, Jacques Sapir publie régulièrement des notes sur son blog mais également pour les médias étrangers. C’est le cas de l’article « Pourquoi les français ont voté pour le Front National » 4 d’abord paru dans un média russe avant d’être traduit en anglais.

On peut être assez troublé par l’éloge (il ne s’agit évidemment pas seulement d’une analyse) dont Jacques Sapir gratifie le Front National pour

J. Sapir affirme donc « assumer parfaitement »… mais pas au point de mettre en ligne la traduction de son article. On ne voudrait pas voir d’après lui que le FN est « plus réaliste, mature, fiable et responsable ». La suite du panégyrique se trouve ici.

Le Front National s’était chargé de l’entreprise de dédiabolisation, il fallait attendre qu’un intellectuel classé à gauche de la gauche finisse par encenser le parti des Le Pen.

 

photos : France Culture