Dogme95 : Tu ne tueras point

La récente tuerie en Norvège vient remettre le film Dogville de Lars von Trier sur le devant de la scène. Placé en 3e position dans la liste des films préférés de Breivik, on saura probablement lors de son procès quelles ont été les différentes influences qui ont conduit à la tragédie.

   On parle déjà du jeu vidéo World of Warcraft mettant en scène des scènes de guerre, comme d’un possible responsable. Il faudrait à ce sujet relire « Lettre à mon fils » dans  Pastiches et postiches d’Umberto Eco. Le texte est une réponse aux pacifistes des rayons de jouets pour enfants.

   Je ne permettrai pas de faire feu de tes deux colts à titre de défoulement nerveux, de purification ludique des instincts congénitaux, en remettant à plus tard, après épuration faite, la « part constructive », la communication des valeurs. Je chercherai à te donner déjà quelques idées quand tu seras en train de tirer au pistolet, caché derrière un fauteuil. […]
Ainsi, cher Stefano, je t’offrirai des fusils. Et je t’apprendrai à jouer à des guerres très compliquées, où la vérité ne se trouve jamais d’un seul côté, où l’on doit signer, à l’occasion, des armistices. Tu te défouleras dans tes jeunes années ; tes idées s’embrouilleront un peu, mais des convictions naîtront lentement en toi.

On peut supposer que certains trentenaires, ados attardés, n’ont pas eu accès à la « part constructive » du jeu guerrier.

   Mais revenons à notre mouton aux allures de chien enragé.

Car c’est bien de rage dont il s’agit dans Dogville qui a eu les honneurs de la page facebook de Breivik. Le film se clôt sur une fusillade : Grace, humiliée et maltraitée par les habitants qui ont révélé toute leur cruauté, autorise son père gangster à liquider la ville dans une rage destructrice, libérant tous ses (et nos) désirs de vengeance

   Si le rôle de la catharsis est de libérer les violences sur scène, je dois dire que cette fin ne m’a pas libéré, mais au contraire plongé dans un profond malaise. Le film, nous rend complices de la vendetta, nous prend en otage. L’empathie pour la victime nous oblige dans un dernier retournement à nous mettre du côté d’un bourreau vengeur.
   C’est bien le mérite ou le défaut de l’œuvre que de faire resurgir en nous (sans être dénoncé) tout ce qui croupit de restes immémoriaux liés aux châtiments et à loi du Talion.
   Pour le jury du festival de Cannes 2003, présidé par Patrice Chéreau, il s’agissait bien d’un défaut. Le film, très remarqué et attendu dans le palmarès, n’a pas été apprécié par le président du jury qui s’était expliqué à ce sujet. Sans citer DogvilleChéreau parlait du choix d’écarter des récompenses des films qui flattaient ce qu’il y avait de bas en nous.
Breivik ne peut à lui seul donner tort ou raison à son jugement mais Lars von Trier regretterait déjà d’avoir réalisé son film s’il se révélait avoir été une source d’inspiration pour le jeune enragé.

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