Le cirque : environnement et démocratie

Approchez, approchez ! une commission de dialogue a posé ses valises pendant 4 mois à Nantes pour auditionner pas moins de 200 personnes. Bien que les auditions aient été interdites au public, son rapport nous dévoile en partie la folle ambiance qui y régnait.

Entrez dans le plus petit chapiteau du monde! Vous pourrez y admirer un soigneur animalier, des acrobates, l’Homme-canon, des clowns tristes ainsi qu’un magicien.

Des animaux choyés : les femmes et les enfants la faune et la flore d’abord – [Au sujet des nuisances auprès du lac de Grand Lieu] La commission rappelle que le bruit ne comporte pas qu’une dimension environnementale mais également sociale, notamment de santé publique.

Elle saisit cette occasion pour souligner combien la dimension sociale (hors emploi) qui devrait être considérée comme un pilier essentiel du développement durable est occultée dans ce dossier. (p.21)

Les habitant de St Aignan, toujours très absents des arguments des opposants comme des partisans du projet, et ceci quels que soient les sujets, bruits, urbanisation ou risques, ont une vision moins sereine du risque lié au survol à très basse altitude de leur territoire. L’appréhension est très présente et tous se souviennent de l’avion qui a atterri sur le terrain de football. Pour reprendre des termes employés pour les oiseaux du lac de Grandlieu, le survol à très basse altitude provoque un « effarouchement » certain des habitants de St Aignan. (p.22)

Les acrobates : le grand écart – Une association, FNAUT pour ne pas la nommer, avait commandé un étude qui mettait l’accent sur des considérations économiques pour justifier du bien-fondé du transfert de l’aéroport, avant d’opérer un spectaculaire revirement…

Cette étude a été contestée pendant les auditions et cette contestation a donné lieu à une polémique. La commission a été le destinataire d’une mise au point […]des auteurs de cette étude qui font part en substance des appréciations différentes portées lors de sa publication par les fédérations et par leurs associations locales, celles-là même qui les ont contestées pendant les auditions. Ceci a conduit à des positions publiques contradictoires. (p.38)

Human Cannon Ball : le vol furtif – Le bruit lié à la présence de l’aéroport à Bouguenais est et restera donc une contrainte forte dont l’impact ne concerne pas seulement les projets d’urbanisme mais avant tout le bien être et la santé des habitants d’une partie de l’agglomération nantaise. La perspective de futurs avions silencieux, voire furtifs tels que les a évoqués sans rire un ingénieur auditionné, est trop aléatoire pour être retenue comme hypothèse de travail. (p.20)

Macabres clowns  – Une personne auditionnée a argué que les accidents d’avion faisaient peu de morts sur les sites de crash, l’essentiel des victimes étant des passagers des avions. Un calcul macabre (comme celui fait par le cabinet CE Delft) lui permet de considérer que le coût des morts est trop marginal pour être pris en compte. Cette intéressante précision montre en effet que l’ « émotionnel » a peu de place dans ce raisonnement. (p.22)

Tour de magie raté – Par ailleurs, la Commission s’est étonnée des différences d’analyse des impacts de bruit de l’aéroport suivant qu’il est situé à Nantes Atlantique ou à Notre Dame des Landes. Considérés comme négligeables et sur évalués à l’aéroport de Nantes-Atlantique par les opposants, ils seraient importants et sous estimés dans les prévisions pour l’aéroport de Notre Dame des Landes, où le bruit pourrait toucher, selon une partie des opposants 80 000 personnes […]. Appliquée à Nantes cette approche conduirait à considérer que près de 500 000 habitants seraient impactés par l’aéroport de Nantes Atlantique. (p.20)

Un petit entracte au milieu de ces numéros ? Saisissons nous des questions posées par deux des trois rapports rendus :

Bien que le sujet soit complexe, la méthode de calcul de la compensation proposée est, selon le collège, d’une complexité excessive et peu intelligible en l’état par les citoyens et les parties prenantes. Cette complexité limite la capacité du public à « participer à l’élaboration des décisions publiques ayant une incidence sur l’environnement », droit défini par la charte de l’environnement adossée à la Constitution et inscrit dans la convention d’Aarhus

L’État multiplie les instances consultatives, des occasions pour la population de peser sur la chose publique, sans toujours prendre en compte la difficulté d’éclaircissement de problèmes complexes. Outre le fait que cette simplification (synonyme de vulgarisation mais également de simplicité conceptuelle) devienne pour tout nouveau projet une contrainte supplémentaire, ce qui va paradoxalement à l’encontre d’un « choc de simplification administratif », a-t-on l’assurance que cette simplification serve l’intérêt général ?

Le sociologue Gérald Bronner, spécialiste des croyances collectives, répond pour partie aux questions des décisions publiques soumises à l’agrément du public lorsqu’il parle d’un « précautionnisme » encouragé par la démocratie participative.

« … le précautionnisme flatte les intuitions trompeuses que l’esprit humain peut nourrir à propos des situations à risque et d’incertitude. Il nourrit cette partie de notre esprit qui focalise son attention plus sur les coûts que sur les bénéfices, surestiment largement les faibles probabilités, préfère dans le doute s’abstenir, etc. Il ne serait pas illégitime d’attendre de nos élites politiques qu’elles tempèrent ces dispositions générales à l’erreur de jugement au lieu de les exciter. Mais certains invariants de la pensée humaine, parce qu’ils sont moralement odieux, par exemple, sont plus faciles à combattre que d’autres. Or le précautionnisme a encore des chances de demeurer invisible parce que les victimes de ses effets sont invisibles elles aussi. Elles ne suscitent donc pas l’indignation à laquelle le politique pourrait trouver le courage de s’y opposer. »

« Bien entendu, en démocratie, il n’est pas illégitime que l’opinion publique puisse se faire entendre autrement que par les urnes. Tout système politique, cependant, doit être attentif à ménager des instances de décisions qui lui soient indifférentes lorsque celle-ci contredit manifestement l’intérêt général. Or ce n’est pas la direction qu’emprunte la société française lorsque, un peu partout, elle appelle de ses vœux la généralisation de dispositifs de démocratie participative […] qui ne peuvent avoir que d’autre effet qu’amplifier l’expression de ce populisme précautionniste. […]

Cette passion pour la multiplication des instances démocratiques et le succès que rencontre l’idéologie de précaution sont peut-être en partie interdépendants. La démocratie locale n’a sans doute pas attendu le précautionnisme pour trouver des solutions ici et là, mais celui-ci lui confère une sorte d’urgence à se développer lorsque les angoisses collectives réclament d’être entendues de ceux qui, jusqu’alors, ont prêté, selon une opinion de plus en plus répandue, une oreille complaisante aux discours d’experts corrompus. »

Le plus regrettable dans cette affaire de Notre-Dame-des-Landes, c’est qu’à présent, les angoisses collectives soient portées par des élus qui combattent le discours d’ « experts corrompus » : une conseillère générale PG et un sénateur EELV, insatisfaits de l’esquisse du nouveau PEB (définition des zones de bruit) envisagent déjà de commander une nouvelle étude indépendante.

Les rapports des 3 commissions : ici

Mes jongleries sur Nddl :

4 réflexions sur “Le cirque : environnement et démocratie”

  1. La conclusion (« les angoisses collectives portées par des élus qui combattent le discours d’experts corrompus ») est limpide, et résume assez bien les agitations qui servent d’écran de fumée et profitent aux représentations falsifiées et falsifiantes, dans un jeu spéculaire. A ce titre, on relèvera dans la citation de « L’inquiétant principe de précaution » le terme de « populisme précautionniste », véritable entourloupe axiologique et rhétorique qui sert la soupe aux discours construits sur des amalgames, et développée par un « spécialiste des croyances populaires ». La notion de populisme, comme le dit Rancière, construit, entre autres choses, « un peuple caractérisé par l’alliage redoutable d’une capacité —la puissance brute du grand nombre— et d’une incapacité —l’ignorance attribuée à ce même grand nombre ». Un peuple donc qui n’est qu’une construction mise en scène par l’Etat et la domination globale qu’il sert, lesquels désignent sournoisement dans ce peuple un danger, leur permettant d’avancer l’idée qu’il est nécessaire, toujours, de donner toute confiance aux gouvernants et à leurs experts et de n’en jamais contester les intentions, les programmes ou la légitimité, au risque d’ouvrir une porte au totalitarisme. Ainsi donc, c’est une réelle domination qui agite un spectre totalitaire pour faire croire qu’il n’existe pas d’alternative, allant jusqu’à nier, d’ailleurs, qu’il existe au sein de ce peuple une multitude d’experts et de spécialistes capables de réfuter des décisions prises officiellement.
    Concernant le phénomène et le terme NIMBY, je vous invite à en lire mon approche : http://jlcontact.wordpress.com/2013/03/30/tous-les-jardins-du-monde/

    1. ?? KAMOULOX ??

      Il est, paraît-il, des poètes qui troublent l’eau pour la rendre plus profonde.

      Ce que j’ai compris à la 3ème lecture : quand l’État (et la domination globale, bien sûr) ouvre la porte au dialogue, dans un double jeu conspirationniste, il ne fait qu’ « agiter un spectre totalitaire »

      Vous attendiez vraiment une réponse de ma part ?

      1. Comme je l’ai dit, je trouve votre conclusion pertinente sur ce qu’il se passe au travers de ce cirque, en particulier concernant des écologistes (??) qui ont les mêmes pratiques que ceux qu’ils prétendent combattre. J’interrogeais surtout le livre de Bronner auquel vous faites référence.
        Concernant, le mot « conspirationniste », tarte à la crème très à la mode, je ne sais pas de quoi vous parlez véritablement, je ne manipule jamais ce concept. Ce que j’en sais, c’est que le qualificatif « conspirationniste » est souvent jeter à la tête de ceux qui font preuve de travail critique et dialectique, et utilisé comme « fin de non recevoir » par défaut d’argument (un fantasme sur un soi-disant fantasme, en quelque sorte), il est en ce sens à rapprocher de l’utilisation abondante du mot « populiste ». Je ne suis pas partisan de la fumeuse théorie du complot, que j’ai d’ailleurs eu l’occasion de critiquer. Enfin, le premier mot de votre réponse, « kamoulox », que je ne connaissais pas, semble indiquer et confirmer qu’il est assez difficile d’avancer des éléments de critique radicale sans passer pour un rigolo, au mieux, pour un abruti, au pire.

        1. Ce sont quelques unes de vos expressions qui ont affolé mon radar à conspirationniste : « écran de fumée et profitent aux représentations falsifiées et falsifiantes, dans un jeu spéculaire », « c’est une réelle domination qui agite un spectre totalitaire », … mais bon, l’électronique c’est toujours faillible.
          Je suis d’accord avec vous sur l’utilisation du mot populiste, mais Bronner problématise le terme et l’emploie de façon mesurée dans son ouvrage.
          Votre « critique radicale » n’a rien de « rigolo », c’est plutôt son manque de clarté, mais après tout je ne peux pas vous en vouloir, l’article critiquait justement le désir absolu de simplification.

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