Les représentations d’Adam et Ève

Stephen Greenblatt, l’auteur de Quattrocento, a écrit un passionnant ouvrage consacré à Adam et Ève. L’essai balaye l’Histoire depuis l’épopée de Gilgamesh jusqu’à aujourd’hui. L’aventure intellectuelle de George Smith, équivalent britannique de notre Champollion, simple ouvrier spécialisé, qui déchiffra les écritures cunéiformes de l’épopée de Gilgamesh et saint Augustin qui consacra la femme pécheresses dans la religion chrétienne sont les parties les plus étonnantes de l’ouvrage.

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Toutes ces analyses abondamment illustrées dans la version papier manquent à la version électronique (epub). Pour les lecteurs désirant un avant-goût de l’ouvrage ou pour ceux n’ayant pas eu accès à la version papier, voici un résumé illustré de l’essai de Stephen Greenblatt :

Création(s)

Depuis l’apparition du récit biblique, nombre de penseurs et d’artistes en ont revendiqué une lecture littérale. C’est notamment le cas de cette enluminure du XVe siècle qui, fidèle aux mots de la Genèse, représente Dieu en train de bénir la côte dénudée du premier homme avant de donner corps à la première femme. Au fil des images, nous découvrirons cependant qu’il existe autant d’Adam et d’Ève que voix pour porter leur histoire…

Prague, Musée nat., Bibl., III. B. 10, detail of f. 002. Speculum humanae salvationis, c. 1420.

En chair

Longtemps privés de représentation iconographique par l’interdit judaïque, les protagonistes de la Genèse prennent corps au début de notre ère. Cette fresque, réalisée dans les catacombes romaines du IIIe siècle, compte parmi les premières représentations d’Adam et Ève. Point ici de géants ni de créatures dotées de carapaces, tels que pouvait l’imaginer l’exégèse rabbinique, mais deux êtres à taille humaine, courbés et nerveux, pénétrés par le sentiment de la faute.

Aucun regard, aucune étreinte ne lie l’Adam et l’Ève sculptés sur ce sarcophage romain du Ier siècle. Les sépultures chrétiennes de cette époque et des siècles suivants recourront volontiers à ce type de figuration des premiers hommes, contrits et malhabiles. Les parents de l’humanité n’ont-ils pas toutes les raisons de se sentir honteux, responsables de la mort qui a rendu nécessaires ces tombeaux.

En faute

La dissimulation de la nudité des premiers hommes paraît de mise dans cette fresque de Masaccio (XVe siècle), ornant la chapelle de l’église florentine Santa Maria del Carmine. Sa restauration entreprise dans les années 1980, fut pourtant riche de révélations. Celle-ci fit disparaître les ceintures de feuille de figuier, repeints de pudeur dont le XVIIe siècle avait cru bon de couvrir les corps dévêtus d’Adam et Ève. Cette nouvelle mise à nu est en parfaite harmonie avec les choix de représentation du peintre toscan : Adam et Ève, expulsés du paradis, semblent tout à fait démunis au seuil d’un nouveau monde hostile où la femme, dans un gémissement silencieux, découvre la honte et l’homme, tête baissée, la culpabilité.

Au fil des testaments

Son illustration du Paradis de Dante est l’occasion pour Giovanni di Paolo (XVe siècle), de retracer le chemin de l’Ancien au Nouveau Testament. En trois stations, Dante et Béatrice parcourent le récit biblique de la salvation : la chute d’Adam et Ève saura être lavée par la venue du Sauveur (Annonciation) et son sacrifice au nom de l’humanité (Crucifixion).

Dans cette enluminure du XVe siècle, les deux grandes figures féminines du récit biblique apparaissent séparées par l’arbre de la connaissance du bien et du mal. À Ève, revient le fruit fatal ; à Marie, le crucifix de la religion nouvelle. Ainsi se trouve figurée l’opposition entre la Synagogue et l’Église, entre la loi et la grâce, entre la mort et la vie.

Dans cette célèbre Madone du Caravage, les regards de Sainte Anne, de sa fille Marie et du jeune Jésus convergent vers le serpent sinueux qu’ils tentent d’étouffer de leurs pieds joints. S’accomplie, tapie dans l’ombre de la toile, la sentence dont le Créateur avait accablé le serpent pour avoir induit Ève en tentation : « Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance : celle-ci te meurtrira la tête, et toi, tu lui meurtriras le talon » (Gn 3,15).

Aux portes de Bernward

C’est en l’an 1015 que l’évêque Bernward fit réaliser les fameux panneaux moulés qui ornèrent, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la cathédrale de Hildesheim, au Nord de l’Allemagne. Les deux battants en bronze commandés par cet adorateur de saint Michel figurent parmi les représentations médiévales les plus remarquables de la Chute et de la Rédemption.

Assiste-t-on à la création d’Ève, façonnée par le Divin sous le regard de son compagnon émerveillé ? Ou est-ce plutôt une figuration du deuxième chapitre de la Genèse, dans lequel les deux humains sont créés en même temps («Homme et femme il les créa») ? L’énigme de ce panneau, miroir de la chronologie complexe du récit biblique, reste entière.

À qui la faute ? Ève, recroquevillée, tient d’une main une feuille de figuier pour dissimuler son sexe tandis que de l’autre elle désigne le serpent, ici représenté sous la forme d’un dragon. Adam, faisant le même geste pour couvrir sa nudité, essaie de faire porter la responsabilité du péché sur Ève tandis que Dieu pointe vers lui son index réprobateur.

Lectures du Paradis perdu

De nombreux artistes se sont intéressés à la scène cardinale de l’expulsion d’Adam et Ève du jardin d’Éden, créé par Dieu pour que tous les besoins de l’homme y soient comblés. Cette enluminure du XIIe siècle propose une lecture toute singulière de l’épisode : sourire discret aux lèvres, les premiers hommes sont raccompagnés par leur Créateur, d’un geste presque bienveillant, aux portes du paradis. Revêtus d’une tunique de peau et munis de leurs outils, les voilà parés pour affronter le monde.

L’expulsion en douceur que nous venons d’observer est bien étrangère à la lecture que Jan Gossaert propose dans cette esquisse (XVIe siècle). Il n’est plus de main divine, posée sur l’épaule d’Adam et Ève, pour les guider vers de nouveaux chemins : demeurent deux corps erratiques, progressant avec peine dans un décor de nimbes infinis.

Ève pécheresse et Adam l’obscur

À quelques dix années d’écart, Jérôme Bosch et Hans Baldung Grien offrent deux visions particulièrement macabres d’un Éden métamorphosé par l’avènement du péché. Dans son – très ironiquement nommé – Jardin des délices, Bosch esquisse les traits d’une Ève inquiète et d’un Adam contemplatif. Seul signe de noirceur : sous un ciel enténébré, les animaux auxquels Adam vient d’attribuer un nom commencent à s’entredévorer.

Dans l’œuvre de Grien, le Mal est a contrario incarné par le couple originel, et plus précisément par la première femme. La main ferme d’Adam, au corps décharné, agrippe une Ève voluptueuse et sournoise dont il tente de brimer les élans tentateurs.

Ève, telle que choisit de la représenter Cranach l’Ancien, a déjà succombé à la tentation du serpent. C’est pourtant d’un air serein et innocent qu’elle tend le fruit fatal à Adam. Posture déhanchée, corps fluet, mains embarrassées : le peintre propose un avatar adamique placé sous le signe d’une circonspection sans précédent.

Sous le pinceau du Titien, le péché originel prend un nouveau visage… à commencer par celui du serpent, figuré sous les traits inédits d’un chérubin. Mais c’est peut-être plus encore le positionnement ambigu du bras d’Adam, placé au cœur de la toile, qui retient l’attention de l’observateur. Est-il en train d’inciter ou bien d’empêcher Ève d’accéder au fruit défendu ?

La création selon Albrecht Dürer

Un an avant sa gravure d’Adam et Ève, Dürer réalise cet autoportrait étonnant de modernité. C’est par la représentation préalable de son propre corps qu’il parviendra, pense-t-il, à s’imaginer les traits du premier homme dans une nudité sans complexes.

Dans ce dessin préparatoire à sa gravure, Dürer s’inspire de ses reproductions de l’Apollon du Belvédère pour donner corps à son futur Adam. Curieuse représentation que cette scène de péché originel, où c’est le premier homme et non la première femme qui cueille le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal.

À la faveur de ce travail préparatoire sur des modèles choisis pour leur beauté particulière, Dürer élabore, en 1507, sa fameuse gravure d’Adam et Ève. Les contemporains de l’artiste retiendront la beauté pure de ces deux nus libres de toute contrainte. Tout aussi remarquable, l’intensité dramatique de cette scène de crise où se joue le passage du bonheur édénique à l’irrémédiable accomplissement du péché originel.

Du mythe à la réalité

Ian van Eyck contribue, à son tour, à forger la réalité de l’histoire d’Adam et Ève. Sur son retable de l’Agneau mystique, les deux corps représentés à taille humaine, stupéfient de vraisemblance : la saillance des os et des muscles sous une chair fine, les joues rosées et les mains rougies, le pied levé d’Adam prêt à sortir de la toile…

Pour donner vie à Adam et Ève, Rembrandt décide quant à lui de recourir au « nu brutal » au détriment du Beau classique, des corps gracieux et équilibrés que la Renaissance avait appelé de ses vœux, il privilégie les traits ingrats et les courbes grossières, propres à exhausser l’effet de réel du récit biblique.

La chute de l’Histoire ?

Théologie, art et littérature ont contribué, au fil des siècles, à parer le récit biblique de la Création des couleurs du vraisemblable. L’avènement de la théorie de l’évolution dans les années 1870, entendit pourtant sonner le glas de la lecture réaliste d’Adam et Ève. À la faveur de cette reconstitution, nous est offerte une vision syncrétique de nos premiers ancêtres, où l’australopithèque Lucy et son compagnon rencontrent le couple de la Genèse.

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